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Ethernité

Publié: 29 novembre 2010 dans Livres
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« Etrange bal, où l’on ne dansait pas et où il n’y avait pas d’orchestre. De Jakels avait disparu, j’étais seul abandonné au milieu de cette foule inconnue. Un ancien lustre en fer forgé flambait haut et clair, suspendu à la voûte, éclairant des dalles poudreuses, dont certaines noircies d’inscriptions recouvraient peut-être des tombeaux. Dans le fond, à la place où certainement devait régner l’autel, des mangeoires et des râteliers couraient à demi-hauteur du mur et c’était dans les coins des tas de harnais et de licols oubliés ; la salle de bal était une écurie. Çà et là, des grandes glaces de coiffeur encadrées de papier doré se renvoyaient de l’une à l’autre la silencieuse promenade des masques, c’est-à-dire qu’elle ne se la renvoyaient plus, car ils étaient tous maintenant assis, rangés immobiles des deux côtés de l’église, ensevelis jusqu’aux épaules dans les anciennes stalles du chœur.

Ils se tenaient là muets, sans un geste, comme reculés devant le mystère sous de longues cagoules de drap d’argent, d’un argent mat au reflet mort ; car il n’y avait plus ni dominos, ni blouses de soie bleue, ni Arlequins ni Colombines, ni déguisements grotesques, mais tous ces masques étaient semblables, gainés dans la même robe verte d’un vert blême comme soufré d’or, à grandes manches noires, et tous encapuchonnés de vert sombre avec, dans le vide du capuchon, les deux trous d’yeux de leur cagoule d’argent.

On eut dit des faces crayeuses de lépreux, et leurs mains gantées de noir érigeaient une longue tige de lys noirs à feuillages vert pâle et leurs capuchons, comme celui du Dante, étaient couronnés de lys noirs.

Et toutes ces cagoules se taisaient dans une immobilité de spectres et, au-dessus de leurs couronnes funèbres, l’ogive des fenêtres, se découpant en clair sur le ciel blanc de lune, les coiffait comme une mitre d’évêque.

Je sentais ma raison sombrer dans l’épouvante ; le surnaturel m’enveloppait ! cette rigidité, ce silence de tous ces êtres masqués. Quels étaient-ils ? Une minute d’incertitude de plus et c’était la folie ! Je n’y tenais plus et, d’une main crispée d’angoisse, m’étant avancé vers un des masques, je soulevai brusquement sa cagoule.

Horreur ! Il n’y avait rien, rien. Mes yeux hagards ne rencontraient que le creux du capuchon ; la robe, le camail, étaient vides. Cet être qui vivait n’était qu’ombre et néant. »

Jean Lorrain, Contes d’un buveur d’éther (Mille et une nuits, octobre 2002, pages 60-62).

(Photo : cliquer pour ouvrir les portes de la perception.)

Toutes ces histoires de drogue, de trafiquants, de consommateurs, de police sur le pied de guerre, à Neuilly-sur-Seine presque comme à Rio de Janeiro (Brésil), m’ont fait penser à ce petit livre. Mais dans l’armoire à pharmacie, je n’ai pas retrouvé le flacon d’éther dont l’odeur pénétrante et le piquant de la solution accompagnaient les coupures que l’on pouvait se faire aux genoux en tombant, bousculé par un camarade, dans la cour de récréation du lycée.

Ne faudrait-il pas enfin interdire – au nom du saint principe de précaution – la lecture de Jean Lorrain ?