Archives de 24 janvier 2011

Il veille au grain : après avoir interdit la célébration nationale de l’écrivain Louis-Ferdinand Céline, à laquelle il avait pourtant précédemment donné son aval, Frédéric Mitterrand vient d’exprimer « ses regrets » d’avoir pu offenser « des gens » faisant partie du peuple tunisien. En proie à une véritable « tourista » intellectuelle, le ministre de la Culture (ou « de la censure » selon Philippe Sollers) tourne de plus en plus vite sur le manège exotique des renoncements en cascade.

Mais pouvait-on attendre autre chose de la part de celui qui, pour un plat de lentilles honorifiques, ne s’est jamais déclaré gêné, une fois harponné par Nicolas Sarkozy, de devoir cohabiter, dans deux gouvernements successifs, avec un ministre de l’Intérieur (et autres attributions) qui s’appelle Brice Hortefeux ?

Aux dernières nouvelles, tous les Français en possession, même par inadvertance, de livres de Louis-Ferdinand Céline sont priés – sous peine de prison ferme – de venir les déposer, dès ce matin, au commissariat de police le plus proche de leur domicile.

(Scan : cliquer pour agrandir.)

« Comme nous passions devant la baraque du photographe, il nous a repérés l’artiste, hésitants. On n’y tenait pas à y passer nous, à sa photo, sauf Sophie peut-être. Mais nous voici exposés à son appareil quand même à force d’hésiter devant sa porte. Nous nous soumettons à son commandement traînard, là, sur la passerelle en carton qu’il avait dû construire lui-même, d’un supposé navire « La Belle France ». C’était écrit sur les fausses ceintures de sauvetage. Nous restâmes ainsi un bon moment les yeux droits devant nous à défier l’avenir. D’autres clients attendaient impatients qu’on en descende de la passerelle et déjà ils se vengeaient d’attendre en nous trouvant moches, et ils nous le disaient en plus et tout haut.

Ils profitaient qu’on ne pouvait pas bouger. Mais Madelon, elle, avait pas peur, elle les engueula en retour avec tout l’accent du Midi. Ça s’entendait bien. C’était tassé comme réponse.

Magnésium. On tique tous. Une photo chacun. On est plus laids qu’avant. Il pleut à travers la toile. On a les pieds vaincus par en dessous, par la fatigue bien gelés. Le vent nous a découvert pendant qu’on posait, des trous partout, même que le pardessus finit par en exister à peine.

Faut recommencer à déambuler à travers les baraques. J’osais pas proposer de rentrer à Vigny. C’était trop tôt. L’orgue à sentiments du manège profite de ce qu’on la grelottait déjà pour vous faire trembloter encore un peu plus par les nerfs. C’est la faillite du monde entier dont il rigole, l’instrument. Il en hurle à la déroute parmi ses mirlitons argentés, l’air va crever dans la nuit d’à côté, à travers les rues pisseuses qui descendent des Buttes.

Les petites bonnes de Bretagne toussent bien davantage que l’hiver dernier c’est vrai, quand elles arrivaient seulement à Paris. C’est leurs cuisses marbrées vert et bleu qui ornent, comme elles peuvent, les harnais des chevaux de bois. Les gars d’Auvergne qui payent les tours pour elles, prudents titulaires aux Postes, ne les fricotent qu’en capotes, c’est connu. Ils ne tiennent pas à l’attraper deux fois. Elle se tortillent les bonnes en attendant l’amour dans le fracas salement mélodieux du manège. Un peu mal au cœur elles en ont, mais elles posent quand même par six degrés de froid, parce que c’est le moment suprême, le moment d’essayer sa jeunesse sur l’amant définitif qui est peut-être là, conquis déjà, blotti parmi les couillons de cette foule transie. Il n’ose pas encore l’Amour… Tout arrive comme au cinéma pourtant et le bonheur avec.  Qu’il vous adore un seul soir et jamais ne vous quittera plus, ce fils de propriétaire… Ça s’est vu, ça suffit. D’ailleurs il est bien, d’ailleurs il est beau, d’ailleurs il est riche.

Dans le kiosque à côté près du métro, la marchande, elle, s’en fout de l’avenir, elle se gratte sa vieille conjonctivite et se la purule lentement avec les ongles. C’est bien du plaisir, obscur et pour rien. Voilà six ans que ça lui dure cet œil et que ça la démange de mieux en mieux.

Les promeneurs en tas, groupés par la crève froide, se pressurent à se fondre autour de la loterie. Sans y parvenir. Brasero de derrières. Ils trottent vite alors et bondissent pour se réchauffer au nœud de foule que font les gens d’en face, devant le veau à deux têtes.

Protégé par la vespasienne, un petit jeune homme que le chômage guette fait son prix pour un couple de province que l’émotion fait rougir. Le cogne des mœurs a bien compris la combine, mais il s’en fout, son rancart à lui pour le moment c’est la sortie du café Miseux. Y a une semaine qu’il le guette le café Miseux. Ça ne peut se passer qu’au tabac ou dans l’arrière-boutique du libraire cochon d’à côté. En tout cas y a longtemps que c’est signalé.  L’un des deux procure, à ce qu’on raconte, des mineures qui ont l’air de vendre des fleurs. Encore des lettres anonymes. Le « Marron » du coin « en croque » aussi lui, pour son compte. Bien forcé d’ailleurs. Tout ce qui est sur le trottoir appartient à la Police. »

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit (Le Livre de poche, 1962, n° 147-148, pages 476-477).

(Scan : cliquer pour agrandir.)