Il en a coulé de l’eau sous le pont à France Télécom depuis que j’ai quitté la DTRE (Direction des télécommunications des réseaux extérieurs) le 2 janvier 1991. Marcel Roulet, Michel Bon, Thierry Breton, Didier Lombard, Stéphane Richard, Wanadoo, Orange, la perte des valeurs (celles du service public) et celle des accents sur le logo. L’action France Télécom à 25 puis 15 euros, le personnel actionnaire… Que de chemin parcouru sur des sentiers pas toujours balisés ! Des suicides. Il paraît que les suicides c’est comme la peste noire ou bubonique, puisqu’il y a des épidémies et « une mode » dans l’entreprise, selon Didier Lombard. Moi, naïf, je pensais qu’il quittait définitivement l’entreprise cette année. J’avais oublié Marcel Roulet dont le spectre revient encore hanter les lieux aujourd’hui. Mais on nous assure qu’il cessera ses apparitions en cours d’année. Donc Richard a nommé Lombard « Conseiller sur les orientations stratégiques et la vision technologique », d’après l’expansion.com.
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Il s’accroche, le Lombard, il ne veut pas rendre les clefs et maintenant il va avoir des visions. Lombard Scoubidou ou Lombard Soubirou ? Faut que je demande à Bernadette, Sacha Distel n’étant plus là. 300 000 euros, ça vous parle ? Ou plutôt 600 000 euros qui se décomposent ainsi : 300 000 euros de stocks-options préemptées à 23 € puis 21 € alors qu’aujourd’hui l’action est à 17 ou 18 €, ça ne fait pas le compte et le Lombard, il sait compter ; et une "retraite chapeau" de 300 000 euros chaque année. Richard a déjà provisionné pour son prédécesseur (toujours selon l’expansion.com). Donc c’est plutôt Lombard Scoubidou, je dirais même Picsou pour le personnel de l’entreprise. Plus fort que Zacharias de Vinci, Forgeard de EADS, et l’autre d’Elf, devenu Total, dont j’ai oublié le nom. Richard, pas mal non plus, le bon élève, le modèle de Sarkozy qui aurait bien voulu réussir des coups en bourse.
Il me fallait donc, le 28 février, aller devant le siège, au 6 place d’Alleray (15e), pour exprimer ma sympathie à Lombard. Jamais vu, un vrai bunker, des grilles, des codes, un vigile qui fait les cent pas à l’entrée et me regarde stationner. Je colle mon affiche sur le mur d’entrée pour la photographier et la décolle aussitôt après. Je dis au vigile, qui ne m’a pas vu commettre mon forfait, que j’attends ma femme et que je crains de l’avoir loupée. Je lui demande s’il y a d’autres sorties. Il me répond que non, mais me dit qu’elle est peut-être partie à la cantine un peu plus bas dans la rue. Bonne idée, la cantine. Il est midi 45.
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Je vais pouvoir montrer ma banderole papier à tous les commensaux qui entrent et sortent. Il m’indique la direction. Je me pose devant la porte, déplie mon affichette, appuyé à la barrière métallique qui empêche le stationnement des véhicules sur le trottoir. Beaucoup de monde à entrer et sortir, des sourires entendus, les gens s’arrêtent pour lire. Apparemment une cantine inter-entreprises dans un grand immeuble de bureaux. Autant de gens à descendre des étages, rester à l’intérieur de l’immeuble, passer devant la grande baie vitrée qui donne sur la rue pour "badger" et rejoindre la cantine en sous-sol. Ils s’arrêtent derrière la baie pour lire. Idem ceux qui remontent l’escalier. Ils sont même plus nombreux que ceux qui entrent et sortent de l’immeuble. Je vois mon vigile qui vient déjeuner. Je lui dis que je n’ai pas vu ma femme, je l’attends, elle doit être à la cantine.
Je le remercie de m’avoir indiqué l’adresse du restaurant d’entreprise. Il regarde mon affiche et se met à sourire. Quelqu’un que je connais de près et de loin sort de la cantine. 14 heures passées. Il accepte de me prendre en photo. Je range ma banderole. On parle retraite, enfants, Pierre Overney, boursicotage, photographie, pendant bien un quart d’heure. Il est temps de rentrer à la maison pour déjeuner.
Je ne suis pas machiavélique, je pense que l’homme n’est pas foncièrement mauvais. Si Didier Lombard veut rester encore un petit peu au siège au-delà de 69 ans, c’est que sa vie professionnelle c’est tout bonnement sa seule vie. A moins qu’il ne cherche à récupérer ses stocks-options pour les redistribuer aux familles de ses victimes, alors là, chapeau ! Ses victimes, parce que c’est lui qui était responsable de la politique menée par France Télécom, ladite politique ayant conduit des salariés, qui ne supportaient plus la pression qu’ils subissaient, à se suicider.
(Paris, rue d’Alleray. Photo D.R. cliquer pour agrandir.)
Texte et photos (sauf la 3ème) : Daniel Quintin