Raymond Depardon, la photo nous chambre

Publié: 22 octobre 2010 dans Expositions
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Il faisait un temps gris, un temps de noir et blanc, dimanche 17 octobre, et les couleurs des photos de Raymond Depardon exposées à la BnF (du 30 septembre 2010 au 9 janvier 2011) n’en seraient forcément que plus contrastées –  renvoi paradoxal au passé de lieux devant lesquels on s’est parfois arrêté (Berck-Plage, Saint-Claude, Maîche…).

La file d’attente, annoncée pour 50 minutes, ne tient pas ses promesses : un quart d’heure plus tard, on pénètre dans la grande salle où flashent les trente-six immenses tirages choisis par Raymond Depardon parmi la moisson qu’il a faite pendant cinq ans tandis qu’il sillonnait « la France des sous-préfectures » en camping-car.

Le grand Depardon n’est-il pas notre Fernand Braudel de l’image, cherchant et trouvant  les traces de la rémanence (rétinienne) historique à travers une cohorte d’indices relevés sur film sensible ?

Ici, il a fallu ruser pour prendre une image à la dérobée, et ratée, où les visiteurs en deviennent des silhouettes tremblées alors que les paysages fixés aux murs (cafés, garages, mairies, écoles, cinémas, épiceries, bords de plages, places de villages…) semblent regarder ceux-là mêmes qui les découvrent ou les reconnaissent.

Il y a une sorte de modestie dans ces prises de vue : « J’ai eu envie de revenir au silence de la photographie », dit Raymond Depardon. Peu de gens, mais des maisons, des bâtiments officiels, des endroits où l’on travaille ou se distrait, la 2 cv existe encore dans ces « zones intermédiaires de la périphérie du centre-ville ».

Chaque photo demanderait un décryptage : François Bon s’y est exercé – il faut rappeler que son père était garagiste – et son article de mémoire a été publié dans le supplément de Télérama (7,50 euros) vendu à la librairie de la BnF et ailleurs.

Après ces photos rétro-éclairées dans un couloir et l’hommage rendu par Raymond Depardon aux photographes dont il se sent comme un descendant (Walker Evans, Paul Strand), une autre salle montre en quelque sorte les coulisses de l’exploit : tous les cahiers tenus comme un road-book, et puis les photos de repérage avant la prise (il faut qu’elle soit bonne comme à la pêche) finale.

« L’unité, celle de notre histoire commune » déclare encore Raymond Depardon : oui, L’identité de la France selon Fernand Braudel – et non « l’identité française » à la Eric Besson – un patrimoine, un bien collectif où les conquêtes sociales, les services publics, une idée de la solidarité… persistent encore malgré les coups de hache du pouvoir actuel.

Grâce à cet appareil peu discret et à l’air désuet (format 20 x 25), Raymond Depardon nous chambre : il a joué, un voile rouge (pas encore interdit) sur la tête, à choisir, cadrer et regarder à l’envers, sur verre dépoli et quadrillé, des images d’endroits que nous possédons tous comme souvenirs mais n’avons peut-être pas su retenir, coller, figer, épingler dans leur beauté simple, et qui paraissent revendiquer ici leur désir de vivre encore.

Dehors (l’exposition ferme à 18 heures), « les couleurs criardes de ces cafés » ne seront pas vraiment les mêmes. Les néons blafards du dimanche soir commenceront à s’allumer, chacun rentre chez soi dans son automobile.

Le long de la rampe du parking qui remonte à la surface, on peut lire cette inscription tous les trente mètres, peinte au pochoir en rouge : « Au revoir Bons baisers A bientôt ».

(Photos : cliquer pour agrandir.)

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commentaires
  1. Gilbert Pinna dit :

    Surprendre « les choses simples » dans leur lumière, cette aventure.

  2. PdB dit :

    Ce que j’aime chez Raymond Depardon, c’est que, malgré son talent immense qui s’impose à tous, son savoir-faire, ses sentiments qu’il livre et magnifiquement dans son art, il n’en devient pas pour autant prétentieux, salonard et hypocrite comme il arrive qu’il advienne à certains (ou certaines) qui n’ont de ces qualités pas même la moitié du tiers d’un centième. Il y a avec lui un souffle de vrai et de pur-quand même ses photographies, à mon goût, n’ont pas la nostalgie ou même l’esthétique, parfois, que je prête, pour ma part, aux évocations de la mémoire (voilà qui n’est pas très consensuel, mais vous savez, Chasse-Clou, que serait la liberté sans la possibilité de la critiquer ?)

  3. @ Gilbert Pinna : faire simple est parfois très compliqué…

    @ PdB : oui, un être modeste en regard de son talent qui sait marier nostalgie et esthétique. Car si la mémoire de chacun pouvait être exposée, les files d’attente à la BnF s’étendraient jusqu’à Strasbourg !

  4. Chr. Borhen dit :

    Bonjour Dominique.

    Une note claire. Oui, je me suis permis d’italiquer la deuxième partie d’un salut en creux que tu as toi-même italiqué (donc) dans une première partie (tu m’excuseras, je suis encore au lit, dans ma chambre).

    Sinon, comme souvent, magnifique commentaire de ce cher PdB. Cette question cependant : mais qui est donc ce Chasse-clou à qui il adresse la parole ?

  5. @ Chr. Borhen : « Chasse-clou » ? Bizarre, comme nom !

  6. Δον Κιχώτης dit :

    J ai adore ces photos!
    Bonjour de la Grece a tous et bonne convalescence a mr Borhen.

  7. @ Δον Κιχώτης : je pense qu’il paresse un peu au lit.

  8. verroust patrick dit :

    Depardon, dans nombre de ses travaux offre un songe, un trait d’union entre deux réalités. Sa chambre est une passerelle qui nous est proposée pour songer à notre tour dans le respect de notre capacité à le faire et des chemins que nous empruntons. Son œuvre porte un regard, il a , à travers ses photos de taiseux, une parole forte. Son œuvre est un travail d’extraction abstraction. Il dispose, expose .. Il est comme un grand frère, un maitre à penser qui montre l’infinité des chemins libres, ouverts ,.à emprunter si on le souhaite. Le respect qu’il a pour la vie des gens porte en elle une méditation qui fait exploser bien des intellectualisme
    J’aime beaucoup cette longue réflexion pensive sur l’outil à utiliser ainsi que les écrits de François Bon. J’avais l’impression d’être chez mon garagiste, chez qui j’ai été client 30 ans . Il avait continué l’activité paternelle, il ferme lentement. Son garage était le témoin de l’évolution de son quartier, une tache parmi les nouvelles constructions, un abri quand la croissance refluait et la pauvreté grimpait et que le métier fait à l’ancienne permettait de réparer et continuer.
    Je m’ébroue avec un aphorisme à deux à deux balles, celui que disaient nos mères du temps où malade, on gardait le lit, mis en quarantaine par l’école: «  Garde la chambre, mais la chambre aère »
    Merci à l’irréductible promeneur pour nous faire, un peu, partager ce regard sur une temporalité laissée en jachère.

  9. Il se promène en camping-car, comme Daniel Guichard, un vieux ou un gitan.

  10. Natacha S. dit :

    Merci pour cet extra bon moment à l’exposition de Depardon puis sur le site de François Bon! Bonne fin de semaine à l’Irréductible.

  11. @ Natacha S. : merci.

    @ Dominique Autrou : il fait partie, à ses risques et périls, des « gens du voyage ».

    @ verroust patrick : « extraction abstraction », oui, bien vu.

  12. Sorcière dit :

    Une 2cv !!! mon rêve ! le meilleur véhicule motorisé inventé par l’humain 🙂

  13. PMB dit :

    Le hasard veut que je sois à lire le livre de Braudel. Gageons qu’Eric Félon ne l’a jamais lu.

    Depardon, pour moi, c’est aussi l’héritier de Doisneau et plus encore, de Janine Niepce.

    Tiens, en parlant de 2cv, voici un texte que je viens d’écrire :

    C’était la voiture la plus improbable qui soit, même à son époque. Construite en carton bouilli, la solidité de la carrosserie eût été la même. Rien d’épais nulle part, surtout les sièges. Des essuie-glace qui n’essuyaient pas grand chose, se bornant à effleurer le pare-brise à proportion de la vitesse malheureusement faible de l’engin. Pas plus de ceintures de sécurité que d’airbags ou d’assistance au freinage. Freinage rendu encore plus aléatoire par le fait qu’on pouvait partir sans avoir desserré le frein à main (si peu fiable qu’une cale de bois faisait partie des équipements d’origine, si peu fiable qu’il pouvait se desserrer d’un simple battement de queue du chien qu’on avait laissé tenir le rôle d’antivol). Ce qui avait pour effet de brûler les garnitures, mais jamais des deux côtés. Ainsi le freinage suivant voyait la voiture obliquer à droite ou à gauche mais sans préavis, à la grande frayeur du pilote surpris. Les freinages suivants, dans l’attente d’un passage au garage sous les ricanements du personnel, se faisaient en tirant le volant du côté opposé aux freins défaillants.

    Frayeur aussi quand, passant dans une ornière invisible aux distraits, la voiture faisait une ruade et une des portes-suicide avant, au choix de l’ornière, s’ouvrait brutalement (on comprend maintenant l’origine de cette appellation) et allait claquer l’aile arrière, qui après était un peu moins ronde.

    Inquiétude quand une rafale de vent l’inclinait comme un pin maritime. Ou, prise par l’avant, donnait au capot des envies d’envol. Surtout qu’elle n’oubliait pas de donner la même allure au toit en toile, sorte de porte d’entrée aux voleurs à couteau.

    Résignation quand une côte ardue transformait celle qui dans la descente d’avant avait joué les gazelles (car elle savait bondir) en escargot anémique mais particulièrement bruyant, ce qui est tout à fait choquant pour un escargot.

    Fatalisme quand il pleuvait, et que l’eau s’introduisait par toutes sortes d’interstices, voire de trous quand les années avaient permis à la rouille de prendre ses quartiers d’hiver, spécialement à l’avant du plancher.

    Mais, aux débuts de sa longue carrière, la queue pour en acheter une pouvait durer plusieurs années.

    (Des 2cv, j’en ai eu six)

  14. Sophie K. dit :

    On sent que ton propre oeil de chasseur d’images s’est baigné dans celles de Depardon, Dominique. Images fraîches et limpides, colorées, d’un monde pas tout à fait disparu.
    Merci pour ce regard.

  15. @ Sorcière : on en trouve encore, et vu les limitations de vitesse (30 km/h en ville, parfois), elle est très urbaine, la 2 cv !

    @ Sophie K. : j’ai dû essuyer ensuite mon objectif…

    @ PMB : votre description de la 2 cv est un peu apocalyptique (ou alors vous avez acheté vraiment les tout premiers modèles !). J’en ai eu trois dont la dernière était une Charleston rouge et noire. Il est vrai qu’avec une grise, sur l’autoroute A7, la capote à moitié ouverte (erreur fatale) s’est envolée… Le mistral guettait sa proie (en moto j’ai roulé penché sur le même trajet).
    Mais sinon, quel plaisir de parcourir les routes du Cap Corse en décapotable démocratique !

  16. Désormière dit :

    J’ai appris à conduire avec une 2 cv. Il faut apprécier le résultat !

  17. Depardon est surtout un photographe de la Provinve française (mot presque inactuel désormais, car on parle de « Régions ») il est dans la tradition de Balzac. Et la « Province française » commence par un quartier, une rue de Paris. Mais il y a une matité dans ces photographies dont il est difficile de s’abstraire.
    Bernard

  18. @ Désormière : il est vrai que la « conduite assistée » change ensuite du volant de celle-ci !

    @ Bernard Obadia : « matité », oui, et ruralité, urbanité, humanité…

  19. Jerome dit :

    François qui ?

  20. Jerome dit :

    Et puis Depardon dit moins de c… que Depardieu…

    Encore plus que ses photos, ce que j’aime, c’est « La Vie moderne », son documentaire sur le monde rural.

    Il a filmé des paysans qui vivent en moyenne montagne, dans les Cévennes, dans des coins isolés, presque perdus.
    Depardon filme des gens qu’il connaît parfois depuis plus de vingt ans, sans aucun chichi, avec de longs plans fixes qui rappellent les débuts de la nouvelle vague. Ce n’est pas un Parisien qui s’immiscerait dans un monde qui lui serait totalement étranger, c’est un ami qui vient retrouver les siens. Les paysans lui parlent en confiance, lèvent le masque. Depardon n’interviewe pas : il parle avec deux vieillards encore en activité à plus de 80 ans. L’un veille sur les brebis, il les sort deux fois par jour (il a 88 ans). Le cadet s’occupe des vaches. Le fils de l’un d’entre eux s’est marié à quarante ans passés avec une fille du Pas-de-Calais grâce aux petites annonces. Le père ne s’entend guère avec sa bru : les terres n’ont pas été partagées, c’est là que le bât blesse… On se croirait alors chez Balzac…
    On voit un autre paysan attablé devant la télé, un vieux poste en noir et blanc. On est en janvier, il a beaucoup neigé. L’homme, une sorte de Keith Richards rural, regarde les obsèques de l’abbé Pierre en tirant sur son vieux mégot qui n’arrête pas de s’éteindre. Il a été élevé dans la religion protestante (on est dans les Cévennes). Il ne pratique plus depuis longtemps mais cela semble l’émouvoir d’assister à une messe grâce à la télé, sur son vieux poste tout pourri. Depardon a du mal à le faire parler : l’homme ne lâche que deux ou trois syllabes.
    Le cinéaste pose à certains la question du patois : même les vieux ne parlent plus l’occitan (le cévenol) sinon pour jurer, et encore…
    Un témoignage impressionnant sur une sorte de monde parallèle et fascinant. De nombreux exploitants ont du mal à joindre les deux bouts. Quand on voit la précarité de certains éleveurs on se demande où passent les subventions de Bruxelles. Chez les gros céréaliers ? (Dans l’achat d’une péniche ?!)
    On doit aussi à ce grand cinéaste un remarquable documentaire sur la justice, en 2004, « 10ème chambre, instants d’audience, sur les comparutions immédiates.

  21. @ Jerome : « La Vie moderne », Depardon, témoin irremplaçable : un film très fort sur le monde rural (en voie de disparition ?), son film sur la justice (en voie de désintégration ?) aussi.

    Par contre, les longs plans fixes ne sont pas très « nouvelle vague » (souviens-toi du travelling final d’ A bout de souffle) ! Simplement, ils permettent à la parole des personnages interviewés de se dérouler le plus naturellement possible.

  22. Jerome dit :

    Je suis d’accord avec toi, pour les longs plans fixes (mais je n’ai pas trop aimé le « par contre », vieille querelle !).

  23. @ Jerome : OK, en revanche le « par contre » se défend (comme dans un contre-champ cinématographique).

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