Une erreur manifeste

Publié: 25 octobre 2010 dans Fiction
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Je ne sais pas pourquoi, je me suis retrouvé dans ce cortège différent de ceux que je connaissais par habitude. Les banderoles étaient légères et nous recouvraient parfois comme des linceuls en goguette, et les inscriptions rouges prouvaient qu’un stock de chez Valentine venait sans doute d’être dévalisé. En règle générale, ces défilés ont plutôt lieu le jour que la nuit, la visibilité est meilleure. Mais là, il ne s’agissait pas de se faire voir, simplement d’aller d’un endroit à un autre, sans autre but que de respirer en marchant et d’affronter l’imprévu.

Au total, nous ne devions pas dépasser le nombre d’une centaine, j’avais été accueilli sans problème, sans question. Le plaisir de côtoyer des inconnu(e)s revenait toujours de la même façon : une sorte de fraternité bon enfant, simple, directe, et une idée commune partagée. La circulation automobile avait sérieusement ralenti depuis que l’approvisionnement en essence se faisait au compte-goutte, malgré les dénégations du gouvernement. Notre ravitaillement se contentait, lui, de l’air du temps.

Quelques badauds déchiffraient les calicots qui étaient d’ailleurs peu nombreux : « Contre ! », « Non ! », « Stop ! », « Fin ! », et assez concis. L’heure n’était plus aux grands discours, à la pédagogie, aux jeux de mots et aux attaques personnelles contre le chef de l’Etat ou l’un de ses ministres peu à cheval, malgré ce que l’on connaissait de sa vie privée, sur les principes.

De l’autre côté du pont se dressait l’Assemblée nationale, j’avais assisté une fois à l’une de ses séances dans la tribune du public : grand théâtre où les rôles semblaient distribués de toute éternité, figure dédoublée de la Comédie française. Le président perpétuait la posture du souffleur, et les dandys se dandinaient tandis que l’on cherchait désespérément des yeux quelque jeune première parmi les députés. Un cordon de CRS barrait le passage de l’auguste édifice, mais nous n’avions pas l’intention d’y pénétrer ou de lui faire subir le moindre outrage.

Nous bifurquâmes à gauche, le quai s’éloignait : la Seine resplendissait d’un noir qui soulage, elle roulait quelque colère presque hivernale. Le boulevard Satin-Germain (j’aime l’appeler ainsi) brillait encore de quelques feux grâce à ses cafés célèbres où des « intellectuels » ne refont plus le monde mais simplement le décompte de leur addition. Le garçon des Deux-Magots passait entre les guéridons sans surjouer car il était sûrement trop jeune pour avoir lu Jean-Paul Sartre.

(Photo : Paris, le 20 octobre. Cliquer pour agrandir.)

Nous entrâmes dans l’église au clocher pointu où une musique d’orgue retentissait : Jean-Sébastien Bach lui-même semblait le Kappelmeister du lieu, nous nous assîmes dans le froid saisissant. La cantate se déroulait géométriquement et cet assemblage musical reposait, calmait, rassérénait. La politique du jour semblait soudain petite, rabougrie, mais ici l’idée de la lutte montait jusqu’au plus haut de la nef, comme un oiseau nocturne prenant son élan.

Nous regardions vers les hauteurs de la voûte (l’orgue, activé par d’invisibles mains, surplombait notre dos) et nous commençâmes à planer tous ensemble ; nous avions quitté nos bancs et prie-dieu et volions maintenant tout près du plafond, sans difficulté aucune, portés par ce courant spirituel, cette harmonie divine et caressante, ces notes transformées en souffle insaisissable. Un vitrail était ouvert, nous fûmes happés par son ogive. Le ciel si sombre s’amusait avec des nuages pas encore couchés.

Voilà que nous avions soudain quitté ce monde. La tour de contrôle de Roissy n’arrivait pas à identifier ces drôles d’échos sur les radars. Cela ne pouvait être qu’une erreur manifeste.

Benoît Dehort

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commentaires
  1. gballand dit :

    Belle ascension inespérée ! Comme le disait je ne sais plus quel auteur : Si vous ne pouvez pas changer le monde, changez de monde.

  2. @ gballand : sans doute l’auteur d’une petite cosmogonie portative…

  3. Désormière dit :

    Quand on ne peut pas descendre du monde, on peut encore s’en sortir par le haut.

  4. @ Désormière : tout dépend de l’aspiration (ou de l’inspiration) !

  5. PdB dit :

    Sans doute, Benoît, en sortir par le haut… (en même temps, la cote de nano1© auprès de ses administrés est dans les abysses -tant mieux, même si « l’opinion » est un ectoplasme inventé pour les besoins de la majesté des puissants…)(le monde d’ici-bas a été soulagé, malgré tout, de celui qu’on appelle, à présent qu’il est mort, un « visionnaire »-madame Aubry- : que d’hypocrisie, le type était haïssable, autocrate, despote, si imbu de lui-même… c’est que la mort nous impose le respect: ah bon… aux Harkis, aussi probablement)(paix sur son âme, certes)(le mieux aurait été de se taire)

  6. @ PdB : Montpellier lui survivra.

  7. @ Gilbert Pinna : vous étiez déjà en phase et en terrasse !

    @ Michèle : B.D. a sans doute voulu parler d’un fleuve de gouache et de gouaille…

  8. Michèle dit :

    Benoît, qu’est ce noir (de la Seine) qui Soulages, pardon, qui soulage ?…

  9. Jyf dit :

    M. Dehort, l’erreur manifeste est de ne pas respecter le code de l’aviation civile, la règlementation et les procédures de circulation aérienne !
    Vous n’avez pas demandé de clairance !

  10. Quotiriens dit :

    Lumière opaque (de celle qui filtre des vitraux de Conques) brouille le regard;
    Les échos de cantates ricochent en sinus et tangentes et vous rejoignent en gerbe d’asymptotes, tout en haut;
    sous les pavés, coule la Seine.

  11. Claire dit :

    Si seulement toutes nos erreurs pouvaient apporter autant d’élévations…

  12. @ Claire : vous prêchez du haut de la chaire ?

    @ Quotiriens : le flux est quotidien.

    @ Jyf : B.D. me dit qu’il ne connaît que celle à connotation médicale.

  13. patrick verroust dit :

    Benoit dehort aurait aimé Térésa de keersmaecker au cloître des célestins quand la danse avec la nuit. Il s’i apprécie le spectacle de rue, cela va de soi.

  14. @ patrick verroust : il y était peut-être, lui aussi ?

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