« Désinstallation » de cabine téléphonique

Publié: 23 novembre 2010 dans Expositions
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Dimanche matin, elle m’a sauté aux yeux : comme si elle s’était refait une beauté, histoire de survivre à la disparition de ses sœurs de lait ou d’allo.

J’ai rencontré l’artiste qui l’a maquillée (il ne travaille pas chez L’Oréal), et il a bien voulu me dire quelques mots sur son œuvre.

(Photo : cliquer pour agrandir.)

—   Jean-Paul Himère, l’idée vous est venue comment ?

—   Je désirais faire une « désinstallation » qui ne soit pas recluse dans un musée, qui n’apparaisse pas ornée d’une étiquette (il faut dire un « cartel ») avec le nom de l’auteur, la date de la conception, et un gardien de musée pour surveiller le tout.

—   Mais pourquoi une cabine téléphonique plutôt qu’une boîte aux lettres ou les deux (vous auriez pu ainsi reconstituer l’unité perdue des PTT), ou tout autre signe urbain signé par le roi Decaux ?

—   Quand j’observe les gens dans la rue, dans le métro, au cinéma, au théâtre, dans une librairie ou chez Franprix accrochés à leurs téléphones portables, je me dis que la cabine téléphonique est morte et enterrée : j’ai voulu lui tresser une sorte de couronne à la Borniol (j’adore ce nom) !

—   Mais vous savez que c’est interdit de maculer ou de détruire ainsi le mobilier urbain ?

—   Détruire, dit-il… Mais non, embellir, cajoler, mettre en valeur, caresser de la bombe, farder, rendre attractive, montrer du doigt, joindre l’utile à l’agréable !

—   Même l’appareil téléphonique et son support n’ont pas échappé à votre entreprise de ravalement…

—   Oui, j’ai voulu que le combiné se combine avec l’ensemble : ce téléphone à l’ancienne avec son câble ressemblant à la texture d’un tuyau de douche, ces touches sur lesquelles on tapote comme sur un ancien juke-box, il fallait que ça pulse aussi à l’intérieur (même si on peut être écouté).

—   Pour ce forfait, vous ne craignez pas que l’on vous recherche, que la police scientifique de l’inamovible – ou du fixe – Brice Hortefeux ne vous identifie par vos empreintes ADN ou grâce à une caméra de vidéosurveillance qui vous aurait eu à l’œil ?

—   Non, j’opère toujours avec des gants et, compte tenu du climat réfrigérant ces temps-ci, je porte un passe-montagne : ce n’est pas encore interdit, que je sache !

(Photo :  cliquer pour agrandir.)

—   Vous avez voulu exprimer quoi, par votre intervention ?

—   La communication est l’un des enjeux majeurs de notre siècle. Mais l’absence d’imagination, la pauvreté du design (on regrette tous la moto Aprilia 650 cm3 créée par Philippe Starck) n’encouragent pas le citadin, voire le rural, à utiliser les moyens techniques destinés à faire avancer le progrès à grands pas. Or, la beauté fait vendre (regardez Apple) si elle est évidente : les cabines téléphoniques ont été conçues comme des objets purement utilitaires – même pas un tabouret avec une machine à café ! – alors que les téléphones mobiles sont ludiques : même le plus haut personnage de l’Etat est un accro des SMS, de certaines applications (accès aux blogs du monde.fr, par exemple).

—   Vous comptez relancer le marché des cabines téléphoniques ? C’est complètement ringard !

—   Non, je n’ai pas cette ambition : il est bien plus pratique de téléphoner en marchant que de stationner entre quatre murs, même si l’on est, dans le deuxième cas, à l’abri lors d’intempéries soudaines. Ce qui m’intéressait : montrer, avec cette action-painting, une certaine métaphysique de l’enfermement.

—   Oui, mais encore ?

—   La cabine téléphonique est une prison en réduction : Michel Mercier, notre nouveau garde des Sceaux et ministre de la Justice et des Libertés (sic), pourrait toutes les récupérer pour loger les détenus surnuméraires dans les prisons, situation qui crée quelques problèmes à l’administration pénitentiaire (évasions, suicides, désordre, révolte…). En tant que cellule individuelle, la cabine téléphonique est à l’image de notre communication : cloisonnement, individualisation, secret, fausse transparence, c’est pour cela que j’ai opacifié les vitres par mes arabesques de couleur.

—   Mais le téléphone mobile n’est-il pas lui-même une nouvelle contrainte ? Il paraît que l’iPhone vient en tête du palmarès des vols à l’arraché en région parisienne.

—   Certes, la chaîne s’est raccourcie, elle est même invisible sur le portable. Mais question « look », je ne pourrais intervenir : chacun peut jouer à l’artiste en achetant un modèle personnalisé ou une pochette individualisée. Comment faire une « désinstallation » sur ce qui n’est pas préalablement « installé » quelque part ?

—   Quand il n’y aura plus aucune cabine téléphonique, et cela ne devrait pas tarder, vous illustrerez quoi ?

—   Les voitures dans la rue… les figures des passants… les tableaux dans les musées… ou les « installations » qu’ils exposent… Et pourquoi pas : la lune…

(Photo : cliquer pour agrandir.)

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commentaires
  1. Claire dit :

    Quel joli numéro de duettistes !

  2. @ Claire : conversation évidemment enregistrée.

  3. brigetoun dit :

    un bienfaiteur discret (quoique : c’est le vrai nom ? si la vraie histoire)

  4. PdB dit :

    C’est furieux, j’adore ça (mais que ce JPH s’attelle à maquiller les visages des passants, il va les entendre et ça ne durera pas; il se fera rapidement décorer de beurre, noir peut-être, ses jolies mirettes) (pour ce nouveau Garde des Sceaux, le pain sur sa planche me semble dur à avaler) (on n’entend pas le (bala)mou du menton, quelque chose qui ne passe pas ?) (« détruire, dit-il… » quel magnifique hommage à Marguerite-née Donnadieu…)

  5. Vian avait son Jean-Sol Partre… Nous avons notre Jean-Paul Himère…

    Très drôle et vs avez raison, y’a que Starck pour aimer le design de ces deux cabines… Et j’avais oublié très heureusement son Aprilia (dont l’image, toutefois, me revient maintenant en tête). Comme le chante Ferré, « il y a une chance pour les mauvais souvenirs »…

  6. @ Paul Hipropilène : Alors… la nausée (question de gaz d’échappement) ?

    @ PdB : pour les figures à maquiller (c’est sans doute une image), cela devrait dépendre — si j’ai bien compris les allusions de JPH — aussi de celles qu’il ne peut pas voir en peinture…

  7. @ brigetoun : je ne peux révéler mes sources.

  8. secondflore dit :

    C’est magnifique.
    N’hésitez pas à m’interroger le jour où je pisserai dans le recoin d’une palissade de chantier! (il s’agira bien sûr de donner symboliquement de l’engrais au béton pour dénoncer la crise du logement) ^

  9. patrick verroust dit :

    Associer de « l’action- painting » à une cabine téléphonique est , joliment, combiné. Il se crée un fil poétique dont les ondes parcourent la toile. Ce commentaire est un peu téléphoné .
    DH , si Paul Himère décide de peindre le visage des passants , ces derniers verront leur plastique embellie.

  10. @ patrick verroust : leur bobine, en quelque sorte.

  11. Moons dit :

    Ce Michel Mercier ne serait donc pas Angélique. Oui, je sais, elle est téléphonée.

  12. @ Moons : Se raccrocher Hossein.

  13. Désormière dit :

    Maquillage, camouflage, c’est un peu la même chose. Dans ces cabines on peut téléphoner incognito. Bientôt des tenues assorties seront en vente.
    P.S. Je salue au passage JPH, lecteur bien camouflé de Marguerite Duras.

  14. Quotiriens dit :

    Il y a du Tintin chez l’irreductible reporter, et de l’alph’art dans les rues.
    Un debut plus que prometteur… (Sarkapopoulos va-t-il encore s’echapper?)

  15. @ Quotiriens : Vous êtes à l’étranger ?

    @ Désormière : il n’y est pas allé, en tout cas, moderato cantabile !

  16. un promeneur dit :

    pourquoi pas: mais est ce que je peux dire sans être rabat-joie que je préférerais la mousse à raser, ou tout autre mode … réversible: tiens un « emballage Christo » par exemple, ou des bandes velpeau, etc …

  17. @ un promeneur : certaines ambitions ?

    • un promeneur dit :

      non aucune ambition 😉
      mais je pense que le marquage d’un espace public (ou privé = tatouage) est une forme de violence, d’appropriation qui est primitive, antisociale, regrettable. On pourrait aussi taguer a la peinture les bagnoles (des autres bien sûr, en commençant par le pare-brise), mais de quel droit ? où s’arrêter …!

  18. @ un promeneur : ces photos sont le constat d’un détournement, point final.

    Un emballage à la Cristo serait-il plus adapté ? Quant aux voitures taguées (ce qui est le sort de certains camions et camionnettes utilitaires), je n’en ai pas encore vues car elles sont sans doute assimilées à la propriété privée intouchable, sauf lors de certains feux de joie de fin d’année.

  19. Dom A. dit :

    De toute façon, elles finiront en miettes, comme les Twin Towers.
    Il faudra filmer ça au ralenti, façon descente d’organes.

  20. @ Dom A : la comparaison, en réduction, est bonne et il est vrai que leurs portes de verre ont eu plus à souffrir des bris de glaces que des bombages de peinture. Heureusement, il n’y aura pas mort d’homme !

  21. Sophie K. dit :

    Le miroir de la salle de bains de Jean-Paul Himère, me suis-je laissée dire, ressemble beaucoup à son art des cabines, sauf que c’est avec du dentifrice ou de la mousse à raser qu’il opère chaque matin.

  22. @ Sophie K. : et il sifflote évidemment « Gillette it be ».

  23. Sophie K. dit :

    Ah, je comprends mieux les multiples petits bouts de coton dont il est savamment recouvert du menton aux pommettes… (Je croyais que c’était encore une performance, moi.)(…)(Note, c’en est une, quand même.)

  24. Zoë Lucider dit :

    Un concept déclinable sur toute surface lisse. Remplace avantageusement les formes d’occultation classique.

  25. @ Zoë Lucider : peut-être un nouveau marché en vue ?

    @ Sophie K. : mais oui !

  26. Wanatoctoumi dit :

    Mais… c’est que c’est très très subversif, ça ! Peindre les cabines téléphoniques… !
    Savez-vous (c’est un spécialiste de la question qui s’exprime …) qu’il n’a jamais été possible de rentabiliser, par des panneaux publicitaires, les belles surfaces vitrées offertes par ces cabines : les autorités s’y sont opposées pour des raisons de sécurité, car les caissons publicitaires auraient occulté l’intérieur, vis à vis des passants, et cela aurait mis l’utilisateur en situation de se faire agresser.
    Mais alors, pourquoi une cabine fermée (notons que dans de nombreux pays, les téléphones publics installés dans la rue sont seulement protégés par un « casque », comme chez nous dans les halls de gare) ?
    Parce que cela permet de s’isoler (ouais, ouais !) : question de vent, de froid, de confidentialité des conversations … (et pour pouvoir poser son sac et se gratter les fesses plus discrètement, pendant qu’on discute…)
    On a même posé la question, à une époque, de la meilleure façon de faire ouvrir la porte; Certaines cabines ont une porte qui s’ouvre en deux vantaux : fallait-il les ouvrir vers l’extérieur, afin de pouvoir s’enfuir facilement en poussant du poids de son corps (c’est la norme dans tous les lieux publics) ou bien vers l’intérieur, afin de pouvoir s’opposer, avec ses fesses, à l’intrusion d’un agresseur…
    Il ne faut pas rigoler avec les cabines téléphoniques… c’est un sujet de la plus haute importance ! J’ai été payé pendant plusieurs années pour le savoir !

    • Wanatoctoumi dit :

      A noter, aussi : il existait, dans certains dépôts de ferraille, d’anciennes vespasiennes qu’on avait retirées des trottoirs, pour livrer la fonction de miction à Decaux. Il avait été envisagé, par un tpe assez malin, de les réinstaller (n’étaient-elles pas jolies, ces vespasiennes style belle époque ?) pour abriter des téléphones publics…
      Pour l’occasion, il avait été envisagé de mettre en service des appareils sans combiné ni clavier, qui sont les parties les plus vulnérables au vandalisme : des publiphones à commande vocale : les « Vespaphones », avec comme accroche publicitaire :
      « Téléphonez « mains libres « 

  27. @ wanactoctoumi : merci pour ces précisions (mais ici, nulle moquerie, juste un regard sur un objet attirant la décoration).
    Les « vespaphones » (si Piaggio était d’accord) auraient été parfumées à l’eau de rose ?

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