L’odeur du chloroforme

Publié: 4 décembre 2010 dans Fiction
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La nuit ne serait plus jamais comme avant.

Elle était rendue à sa splendeur d’origine, quand seuls les cris d’animaux sauvages la zébraient librement. La ville avec ses prolongements au-delà du périphérique disposait maintenant d’une véritable chape de plomb ; le problème de l’insécurité, aggravé par le noir dans lequel certains individus agissent en toute impunité, semblait tout à coup résolu. La nuit se mirait enfin dans la nuit : univers d’aveugles mais sans alphabet Braille ni canne blanche à portée de la main.

Le couvre-feu, expérimenté en 1995 lors des émeutes du lumpenprolétariat qui survit dans les banlieues, était devenu la règle commune. A huit heures du soir, toute circulation automobile ou piétonne tombait sous le coup de la loi (RF/PR/TSM8/OL/2622/BH du 12 décembre 2012) et une peine de dix ans de prison menaçait les contrevenants. L’interdiction durait jusqu’à six heures du matin.

Paris n’était plus la capitale de la fête nocturne, le mal était donc faible. Les night-clubers se rendaient à Londres depuis longtemps. Les entreprises qui travaillaient la nuit doubleraient leurs effectifs le jour. Les journaux ne seraient plus imprimés à point d’heure : Internet les remplaçait inexorablement et, jour après jour, le nombre des lecteurs de la presse en ligne augmentait comme un courant indomptable ; ces économies de papier faisaient jubiler la ministre de l’Ecologie.

A l’intérieur des foyers la vie reprenait vigueur et unité : rassemblés autour de la télévision, ou devant des écrans d’ordinateurs, voire tournant les pages de quelques anciens livres réels, les enfants n’étaient plus dehors, les parents pouvaient leur dire deux mots. La cellule familiale avait succédé au cocon dont on s’évade le plus tôt possible : le soir était devenu hors d’espoir.

Un grand calme régnait désormais : le « monde de la nuit » – univers interlope, mélangé, drogué, abruti de musique et d’alcool, où les rencontres de hasard développaient des maladies mortelles, où les virées du samedi soir en voiture se terminaient à l’hôpital ou à la morgue, où les « fights » démarraient sur un simple regard soupçonné, où les spectacles ancraient le public dans ses certitudes au lieu de l’interpeller  – ne correspondait plus à rien sinon à quelques souvenirs embrumés.

L’odeur du chloroforme l’avait emporté sur des parfums plus capiteux.

(Photo : Paris, 10e, le 4 novembre à 19 heures 44. Cliquer pour agrandir.)

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commentaires
  1. gballand dit :

    Le « vigueur et unité » m’a fait sourire. Quant au chloroforme, je crains qu’il ne soit assez puissant pour nous éteindre un à un…

  2. Fabrice dit :

    Voici une nouvelle version de « Capitale de la douleur » dans laquelle l’encre sympathique véhicule le mot Liberté… à gagner.
    Merci Dominique.

  3. @ gballand : on peut le souhaiter, mais son but, plus insidieux, n’est pas d’éteindre mais d’endormir (« Faites de beaux rêves, le marchand de sable va passer… »).

  4. @ Fabrice : comparaison est déraison ! Merci néanmoins pour ce salut sympathique.

  5. Fabrice dit :

    Tu me flattes Dominique ; comme j’aime la déraison !

  6. Dom A. dit :

    Hélas, on n’avait pas prévu suffisamment de prisons et un jour le système dérapa.
    Les premiers réveils furent constatés rue de la Santé.

  7. patrick verroust dit :

    ….. au foyer, chacun avait sa place, il était, automatiquement , enchainé, ses déplacements indispensables gérés par informatique ne pouvait croiser le reste de la tribu. La copulation était interdite, progressivement, jusqu’à l’extinction de la libido. A 21h30, l’électricité était coupée, des rétablissements de courtes durées coutaient un prix prohibitif et prohibé. Or Well ! tout est bien qui finit bien!

  8. @ PhA : c’est exactement la question qui se pose par rapport à toute fiction, me semble-t-il.

  9. @ Dom A. : Michel Mercier, le Garde des sceaux et des trousseaux de clés, s’occupe du problème : il va instamment passer un marché avec une entreprise tout à fait « béton ».

    @ patrick verroust : vous parlez de « (sur)copulation » dans les prisons ?

  10. Gilbert Pinna dit :

    Ce petit halo blanc autour des écrans des foyers, comme un soupçon d’âme résiduelle ?

  11. @ Gilbert Pinna : l’âme attend.

  12. PdB dit :

    « le soir était devenu hors d’espoir » : Dominique, t’assures…!!! (et le piano de Monk avec ça, quel beau samedi qui se prépare…) Merci (mais de l’espoir, même en journée, comme tu vois…)

  13. @ PdB : j’ai vu que tu étais, une fois encore, dans « Les Vases communicants » : tes week-ends sont bien chargés ! Je vais aller te lire.

  14. Désormière dit :

    Ceci me rappelle un roman d’anticipation (oui, j’aime bien cette dénomination pour la part de réel qui se révèle aujourd’hui) : « Un bonheur insoutenable », Ira Levin, 1970.

  15. @ Désormière : il neige à Paris, voici de l’anticipation — oui, meilleur que « S.F. » — sur-le-champ !
    J’ai dû lire ce livre mais ne m’en souviens plus du tout. Et je n’ai pas vérifié (Wikipédia assomme), mais il me semble qu’Ira Levin est aussi l’auteur de « Rosemary’s Baby » ? Polanski, alors, toujours d’actualité !

  16. Ambre dit :

    La « cellule familiale » ça fout les j’tons.
    J’aime beaucoup le ton du dernier paragraphe mais je suis contente de vous lire ce matin et pas avant de me coucher; la photo m’aurait fait faire des cauchemars.

  17. Moons dit :

    Dans ce bâtiment qui ressemble à l’Institut Médico-Légal, on y lit des contes d’un buveur d’éther ?

  18. @ Moons (boots ?) : non, les contes d’un buveur d’hiver !

    @ Ambre : voilà donc une photo qui ferait de l’effet… merci.

  19. Quotiriens dit :

    Seul privilège dans la cellule familiale, choisir sa chaîne.

  20. Serval dit :

    Puis-je suggérer l’ajout de balises TARGET= »_blank » à vos liens ? Par deux fois, mes clics ont coupé la musique de Monk, ce qui est une honte (et je préfère ne pas épiloguer sur le fait de couper un moine).

  21. Sophie K. dit :

    Le ton Monk… et sa note bleue qui évacue les vapeurs du chloroforme…
    (L’alternative au couvre-feu, pour d’autres esprits tout aussi liberticides, c’est de nous vouloir tous dans la « fête » obligatoire, clinquante et misérable, du consumérisme.)

  22. @ Quotiriens : des chaînes qu’on abat, un jour.

    @ Serval : c’est qu’il faut lire le texte trois fois. La première sans cliquer sur rien, et donc Monk est indemne, la deuxième en ouvrant les liens et cela vous procure des breaks dans la musique, la troisième en agrandissant la photo qui exige le silence final.

    @ Sophie K. : une attitude monacale, en quelque sorte…

  23. Sorcière dit :

    Assainissement de Paris … rire c’est quoi ? le bureau des égoutiers ?

  24. Zoë Lucider dit :

    Je me souviens très bien du livre d’Ira Levin qui m’avait bien secouée, aussi fort que 1984.

  25. @ Zoë : non, le bureau des plaintes.

    @ Zoë Lucider : le film était impeccable aussi.

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