Huston (Nancy) a un problème avec Dagerman (Stig)

Publié: 27 décembre 2010 dans Livres
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J’avais photographié à Bailleul (Nord) ce magasin fermé le 25 décembre, et je me disais que l’enseigne était à la fois paradoxale et ludique. Le dimanche matin, j’allais acheter le journal Le Monde à la maison de la presse et je commençais à lire, en marchant, la chronique de Nancy Huston où elle citait un livre de l’écrivain suédois Stig Dagerman, tout en traficotant son titre exact.

(Photo : cliquer pour jouer.)

Or, elle le trouvait maintenant « orgueilleux et immature (ces deux mots sont peut-être synonymes) » et établissait le diagnostic suivant : « Je n’ai rien contre le suicide (sic) mais je suis sûre que si Dagerman ne s’était pas donné la mort à l’âge de 31 ans, la vie aurait eu le temps de le surprendre. »

Et il aurait même pu voyager plus longtemps en bronzant au soleil de minuit.

Ce livre, sur lequel Philippe Rahmy a écrit un texte magistral, semble décidément trop fort – au sens d’un alcool blanc avalé sans modération – pour Nancy Huston. Son auteur, un « suicidé de la société », était forcément, et inconsciemment, à la recherche d’une gloire posthume comme celle d’un Fritz Zorn (éclair) ou d’un Jean-Michel Basquiat (étoile filante)…

Oui, c’est vraiment idiot, car si Stig Dagerman avait pu lire à temps l’article de Nancy Huston, il n’aurait sans doute pas commis son geste fatal (il avait, lui, écrit «  la pièce » dont il était l’auteur) : « Existent, en revanche, mille petites consolations ponctuelles, qui ont l’avantage de n’être ni tout ni rien. On se parle, on s’aide à surmonter un deuil, on s’écrit des lettres, on écoute le rire d’un enfant, on s’invite à faire une promenade, on admire un paysage, on danse la samba, on partage un repas, on échange des nouvelles… c’est la vie humaine, bigarrée, mêlée, imprévisible, nuancée, mouvante, impossible à résumer. »

Alors, retenons bien la leçon toute raisonnable de Nancy Huston, en cette période de rennes trottinant, avec un doux bruit de grelots, dans les rayons rouges et verts des hypermarchés : « Et méfions-nous, en définitive, des absolus ».

Y compris de la vodka et d’une certaine littérature venue du froid.

(Photo : cliquer pour dévaler.)

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commentaires
  1. brigetoun dit :

    et protégez nous des optimistes prêcheurs

  2. @ brigetoun : voilà où peut mener l’ignorance de la samba.

  3. lautreje dit :

    samba et vodka ne vont pas ensemble de toute manière !

  4. la bacchante dit :

    Son besoin de consolation était impossible à rassasier.

  5. Fabrice dit :

    En la circonstance, je me plais à rester inconsolable, absolument !

  6. Quotiriens dit :

    Si elle avait pu lui mettre la même chaîne qu’au père Noël skieur, il aurait sûrement été aussi hilare.

  7. @ Quotiriens : lui, au moins, ne risque pas de s’envoler.

    @ Fabrice : certains textes libèrent.

    @ la bacchante : la posologie de Nancy Hoston paraît faible en effet.

    @ lautreje : destination, carnaval à Rio…

  8. Dans le jeu de la vérité, Stig Dagerman n’a pas triché. Il avait raison : « Notre besoin de consolation est impossible à rassasier »

  9. alainlecomte dit :

    Ah oui, elle récidive. c’est son truc, de partir en guerre contre ceux qu’elle nomme les « professeurs de désespoir » (parmi qui elle englobe Beckett, Bernhardt et quelques autres). ce n’est pas dans ce genre de croisade qu’elle est la meilleure… Mais son compagnon Tzvetan Todorov cultive la même veine, la chasse à l’absolu. Pourtant, je les ai toujours trouvés bien sympathiques tous les deux…

  10. @ alainlecomte : j’ignorais cette propension. La « recherche de l’absolu »… est pourtant ce qui donne de l’élan à la vie (même dans un sens mortifère).

  11. rose dit :

    waouh alors là apprendre que son compagnon est Tzvetan Todorov me ravit.
    Sinon, je me suis offert aussi Stig après Noël pour comprendre les désespérés de la vie, car je ne les comprends pas et Nancy Huston, que j’aime bien, n’a pas tout lu, non : à un moment donné, à la fin, dans son livre Stig dit que le silence comble son besoin de consolation :

    « Mais ma puissance ne connaîtra plus de bornes le jour où je n’aurai plus que mon silence pour défendre mon inviolabilité, car aucune hache ne peut avoir de prise sur le silence vivant.
    Telle est ma seule consolation. »

    Non, il n’a pas admis qu’il était seul.
    Le jour où on l’admet, on peut, il est possible, on a le choix de ne pas se suicider.
    Et aujourd’hui, en bloguant, en ouvrant mon espace à d’autres blogueurs, j’ai tellement ri comme un bébé de deux ans dans la baignoire avec son canard jaune que, du coup, je ne sais plus pourquoi un jour, moi aussi, j’aurais voulu me suicider.
    C’est derrière moi ; pas devant.

  12. rose dit :

    pardon Dominique H. pour les erreurs de frappe du premier com., je commente rarement chez vous, donc je suis z’émue, mais j’aime à vous lire.

  13. Mais l’âge limite c’est 33 ans! Après il est vrai que si la vie ne t’a pas surpris… Tu ne peux plus attendre.
    Trop impatient ce cher Stig…

  14. Ambre dit :

    Ce texte de Stig Dagerman je l’ai lu et relu.
    La « recherche de l’absolu » peut être une raison de vivre ou de mourir mais cette recherche a sa raison d’être.

  15. @ Ambre : vous avez raison et je ne comprends pas vraiment le message de Huston (Nancy).

  16. patrick verroust dit :

    La courte nouvelle de Dagermann , je la trouve lucide et optimiste . Cet écrivain avait trouvé des réponses porteuses de vie aux questions qu’il soulevait avec une lucidité moins désespérée qu’il y parait. il a choisi de disparaitre de manière radicale . Il y a bien d’autres manières de se suicider ou de l’être.
    NH a un mérite, elle essaie de penser. C’est un petit pas qui devient énorme par les temps qui courent. Que sa pensée soit élevée, profonde ou pas , cela n’a guère d’importance. Je me défie des « souverains pontifes  » et suis plein d’indulgences plénières.

  17. rose dit :

    mais ce qu’il écrit Stig est beau ( je l’ai lu en désordre et pas encore en ordre, je le ferai plus tard), j’aime particulièrement ce qu’il dit de la mer, sur la mer, et de la liberté, ma chérie.

    Mais pour moi, vivre est irremplaçable ; difficile, mais irremplaçable.
    Comme marcher.
    Idem.

  18. Zoë Lucider dit :

    Nancy Huston a une théorie sur les hommes fascinés par la mort dont elle fait le détail dans « Professeurs de désespoir ». Son livre est intéressant. On peut ne pas adopter son point de vue, il est en tout cas argumenté. Je n’ai pas lu Stig Dagerman. Je n’en dirai donc rien. Et Tzevan Todorov est un grand humaniste (une injure par les temps qui courent).

  19. @ Zoë Lucider : il suffit d’ouvrir les liens de ce « post » pour aboutir à son texte. Je connais Todorov mais j’ignore le livre de N. H. dont tu parles. Oui, « humaniste » ou « droitdel’hommiste », on sait ce que le pouvoir actuel en pense et en fait (Rama Yade, un exemple parmi d’autres).

    @ rose : toute expérience est individuelle. La théorisation des « mille petites consolations ponctuelles » est pauvre d’esprit par rapport à toute déréliction.

  20. @ patrick verroust : elle « essaie de penser », nous voilà consolés.
    (Merci de votre patience par rapport à mes réponses un peu vives !)

  21. lignes bleues dit :

    l’heure des voeux approchant et avant de m’enfoncer dans le silence suisse – du moins je l’espère – beaucoup de déambulations urbaines pour l’année-avenir, pas trop de président (avec un petit p) à la Grosse Montre et, par pitié, ne prenez pas de photos en conduisant.
    Rose, je me demande si aujourd’hui les enfants de 2 ans n’ont pas remplacé le canard jaune par les salles obscures ? il est vrai que c’est au Chambon-sur-Lignon, pas trop loin du Puy, une idée de Gilbert Pinna ?

  22. @ lignes bleues : si vous regardez bien les mentions de certaines photos prises du côté de Lille, vous verrez que ce ne sont pas toujours mes initiales. Merci pour vos voeux que je vous adresse à mon tour !

  23. Phil Rahmy dit :

    grâce à toi, Dominique, ce matin, relecture de Stig Dagerman; et puis ce paragraphe écrit non dans la foulée, mais avec difficulté, « porté » par ce qu’on ne qualifie pas, le sentiment de la chose elle-même, ce besoin de consolation, père et mère de l’imperfection, qui se satisfait (peut-être) de nous… à toi, P

    […] Le processus est toujours le même. Il n’est pas question de revivre le passé. Je refuse de me plonger dans l’atmosphère d’images mentales qui ne franchissent pas le seuil de la formulation, mi-rêveur, mi-douloureusement tendu vers je ne sais quoi. La lecture me manque. La lecture est le souvenir qu’on extirpe de soi. Me voici encore plus douloureusement tendu. Je voudrais me purifier du besoin de consolation. Je contiens, comme tout le monde, une vingtaine d’événements majeurs et le double de visages. La mémoire leur assigne une même histoire triste, une succession d’événements tragiques, les joies n’étant que de brèves interruptions de cette bande passante où chaque douleur prétend incarner la chose même disparue. Ce foyer me désespère. Il brille au fond des yeux. Il n’a pour but que d’éveiller la pitié. Que je me fasse comprendre. J’ai perdu la faculté de croire. Ce mur que j’écris me coupe de l’extérieur. Je le touche, je pense l’épaisseur de ma peau. Subsiste une espérance rudimentaire entretenue par la pensée elle-même. Cette espérance sans objet colonise la morne dureté quotidienne et ne désire que la durée. […]

  24. @ Phil Rahmy : le dur désir de durer… Mais c’est grâce à ce livre, en tapant sur Google, que j’ai retrouvé ton article sur remue.net, bien antérieur à celui du Chasse-clou et que je n’avais pas vu à l’époque !

  25. rose dit :

    >lignes bleues
    j’ai cherché à vous répondre intelligemment, et je n’ai pas hélas de réponse ; il me semblait que c’était vers quatre ans le cinoche mais je suis assez décalée ; comme à 14 ans ils vont manger entre copains au restau. après le ciné, je suis bien incapable de dire si à deux ans un môme est déjà dans ce lieu de culte. Désolée.

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