Ainsi, ce jour-là fut celui de la grande ouverture…

Publié: 2 janvier 2011 dans Livres
Tags:,

« Ainsi, ce jour-là fut celui de la grande ouverture. Oubliant les images de pacotille qui, du reste, disparurent, cessant de lutter, je me laissai traverser par le fluide qui, pénétrant par le sillon, paraissait venir du bout du monde. Moi-même j’étais torrent, j’étais noyé, j’étais navigation. Ma salle de la constitution, ma salle des ambassadeurs, ma salle des cadeaux et des échanges où je fais entrer l’étranger pour un premier examen, j’avais perdu toutes mes salles avec mes serviteurs. J’étais seul, tumultueusement secoué comme un fil crasseux dans une lessive énergique. Je brillais, je me brisais, je criais jusqu’au bout du monde. Je frissonnais. Mon frissonnement était un aboiement. J’avançais, je dévalais, je plongeais dans la transparence, je vivais cristallinement.

Parfois un escalier de verre, un escalier en échelle de Jacob, un escalier de plus de marches que je n’en pourrais gravir en trois vies entières, un escalier aux dix millions de degrés, un escalier sans paliers, un escalier jusqu’au ciel, l’entreprise la plus formidable, la plus insensée depuis la tour de Babel, montait dans l’absolu. Tout à coup, je ne le voyais plus. L’escalier qui allait jusqu’au ciel avait disparu comme bulles de champagne, et je continuais ma navigation précipitée, luttant pour ne pas rouler, luttant contre des succions et des tiraillements, contre des infiniment petits qui tressautaient, contre des toiles tendues et des pattes arquées.

Par moments, des milliers de petites tiges ambulacraires d’une astérie gigantesque se fixaient sur moi si intimement que je ne pouvais savoir si c’était elle qui devenait moi, ou moi qui étais devenu elle. Je me serrais, je me rendais étanche et contracté, mais tout ce qui se contracte ici promptement doit se relâcher, l’ennemi même se dissout comme sel dans l’eau, et de nouveau j’étais navigation, navigation avant tout, brillant d’un feu pur et blanc, répondant à mille cascades, à fosses écumantes et à ravinements virevoltants, qui me pliaient et me plissaient au passage. Qui coule ne peut habiter.

Le ruissellement qui, en ce jour extraordinaire, passa par moi était quelque chose de si immense, inoubliable, unique que je pensais, que je ne cessais de penser : « Une montagne malgré son inintelligence, une montagne avec ses cascades, ses ravins, ses pentes de ruissellement serait dans l’état où je me trouve, plus capable de me comprendre qu’un homme… »

Henri Michaux, Misérable miracle (1956, Editions du Rocher, Monaco).

(Photo : Paris, 4 décembre 2010. Cliquer pour ouvrir.)

Publicités
commentaires
  1. brigetoun dit :

    aveu : je n’avais pas lu « misérable miracle » – aveu, bien entendu je le regrette – merci, de m’en avoir fait lire ceci

  2. Gilbert Pinna dit :

    … le ruissellement, qui dit la chose impalpable.

  3. la bacchante dit :

    Texte vertigineux…
    « Ambulacraire »: je me promène dans ce mot somptueux.
    ……………………-eux

  4. @ brigetoun : jamais trop tard pour bien lire.

    @ Gilbert Pinna : oui, ou indicible.

    @ la bacchante : la venue de cet adjectif embarque.

  5. Sophie K. dit :

    Michaux pour commencer l’année, c’est une très belle idée ! Tous mes voeux à nouveau, cher Dominique !

  6. Sophie K. : mais Benny Goodman, pas mal non plus !

  7. Moons dit :

    Vivre cristallinement, quelle belle perspective… Limpidité et transparence.

  8. @ Moons : musique discrète des mots qui se passent ici d’une autre portée.

  9. Ambre dit :

    « Qui coule ne peut habiter ».
    Parfois même pas besoin de mescaline pour aller à la noyade;-)
    Meilleurs voeux…

  10. @ Ambre : bouées de sauvetage individuelles disponibles pas seulement sur les rembardes des ponts. Meilleurs voeux aussi à vous.

  11. Zoë Lucider dit :

    Un escalier qui monte jusqu’au ciel, tellement préférable à l’ascenseur pour l’échafaud. Merci de convier Henri Michaux à nous tenir compagnie en ce jour d’après le jour.

  12. patrick verroust dit :

    Hum! être tout et son miroir, se rêver Dieu , être l’eau, la cascade , l’infini des gouttes pour n’être, et c’est bien comme çà , « qu’un buveur d’eau » pas très doué pour la dépendance, découvrir au retour de l’extrême , que la « mescaline diminue l’imagination…est l’ennemie de la poésie, de la méditation est surtout du mystère » … Je reste perplexe.Je respecte son expérience mais n’applaudit pas des deux mains, celui qui me semble avoir défoncé (si on peut dire) des portes qu’il aurait mieux fait de laisser fermées. Je suis plus intéressé par son expérience de l’ascèse .Mais, j’émets de grande réserve sur cet état qui rapproche de Dieu , forcément , comme n’importe quel état hallucinogène , qui a imprégné les ordres monastiques et les posturesq théologiques et morales. Face à ces attitudes, j’ai un clignotant qui s’allume et dit »Attention, danger, ne pas admirer sans réserves »

  13. @ Zoë Lucider : un hasard découvert comme partagé ici.

  14. @ patrick verroust : merci pour cet avis précautionneux.

    • patrick verroust dit :

      Par contre , j’adhère avec une ferveur « non précautionneuse » à ce qui se révèle sous le lien « ici »à lire absolument. Merci DH !

  15. @ patrick verroust : je ne pense pas qu’il y ait lieu d’établir un « par contre » par rapport à ce parcours d’Henri Michaux.

  16. JD dit :

    oui Michaux, toujours actuel. Une oeuvre entière sur les invariants de ce que nous sommes, en marge de toute époque donc, mais en réinventant la langue.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s