Claude Lanzmann (lièvre, hase, art)

Publié: 5 janvier 2011 dans Livres
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Je ne l’avais pas acheté quand il était paru : trop gros, trop médiatique. Et puis, maintenant, après une petite cure d’amaigrissement, Le Lièvre de Patagonie était devenu un simple mais encore épais Folio (757 pages, 10, 90 euros, réédité en août 2010).

On a presque envie de recopier les premières lignes puisque Claude Lanzmann nous dit :

« Sautant sans médiation de la plume à l’ordinateur, ayant radicalement ignoré les machines à écrire, je travaillais, lorsque je m’y essayais seul, beaucoup trop lentement : je tapais d’un seul doigt sur les touches du clavier, je parvenais peut-être à l’objectivation, mais ce qui est possible pour un rapport de police ne l’était pas pour l’ouvrage que je projetais, mes hachures désynchronisaient ma pensée, en tuaient l’élan. Si je voulais mener à bien la tâche effrayante devant laquelle je renâclais année après année, il me fallait un prolongement de moi-même, c’est-à-dire d’autres doigts. Ce furent ceux de Juliette Simont. »

Conseil : trouver chez soi un secrétaire qui ne soit pas qu’un meuble. En face, sur l’étagère, bien dissimulé, Le Désir d’éternité, œuvre un peu oubliée de Ferdinand Alquié. Même les livres semblent en proie à cet absolu-là (toutes les pages ont été déflorées).

Je vais donc me lancer rapidement dans la lecture du Lièvre de Patagonie (Gallimard, 2009). Je l’ouvre tout de suite, le pavé de Claude Lanzmann (lièvre, hase, art), c’est la page 193 qui a marqué l’arrêt :

« Comme Cau, Ferdinand Alquié, notre maître de philosophie en K1, était de Carcassonne. Comme Cau, il s’était efforcé de dompter son accent languedocien, mais au contraire de mon ami qui l’avait presque perdu, Alquié l’avait gardé en inventant une combinatoire unique du geste et de la parole : il articulait chaque mot, chaque syllabe, déconstruisant ses phrases pour mieux se faire comprendre, mais reliant, réunissant les savoureux cailloux épars de l’occitan par un extraordinaire jeu des bras et des mains, avec des arrondis de bailadora sévillane ou d’anguleuses poussées des coudes, à la façon des danseuses princières d’Asie du Sud-Est. Je me rappellerai jusqu’à ma dernière heure la manière dont, dans un de ses cours sur les perversions sexuelles, il combinait, en ouvrant et refermant ses longs doigts incroyablement expressifs, le geste de l’étranglement d’un pigeon avec le vocable « jouir », qu’il étirait sous la langue jusqu’à l’élongation.  Il nous parlait d’une femme (je ne sais plus s’il se référait à Krafft-Ebing, Freud ou André Breton) qui ne pouvait atteindre à l’orgasme qu’en étranglant une tourterelle. Je l’adorais, nous l’adorions : major de l’agrégation en 1931, il était petit, fort mince, toujours élégant, avec d’immenses yeux très noirs  aux lourdes paupières bistrées et nous étions tous conscients  de notre chance insigne d’avoir, à vingt ans, un tel maître, impeccable historien de la philosophie, philosophe lui-même, dédaigneux des modes, des brigues ou intrigues, et qui, nous instruisant sérieusement avec une totale absence d’esprit de sérieux, nous enseignait du même coup à penser librement et à ne pas plier. J’aimais aussi sa femme, une belle Normande blonde et plantureuse, bien plus grande que lui, pleine d’esprit, et je me plaisais parfois à imaginer mon professeur englouti, lui aussi tourterelle, dans l’étreinte des beaux bras blancs de Denise. »

Lundi soir, lors d’un saut-éclair à Bailleul (Nord), j’avais écouté une émission sur France Inter avec Mathieu Lindon, (j’apprécie ses articles dans « Libé » le jeudi), interrogé par Katleen Evin à l’occasion de la parution de son livre Cela s’appelle aimer (POL).

Hier, je demandai en fin d’après-midi à la vendeuse de la Fnac du Forum des Halles (où je cherchais vainement Girl with a Pearl Earring de Tracy Chevalier), si elle l’avait bien reçu, on en avait parlé d’ailleurs à la radio, mais je ne le voyais ni en pile ni en rayon. « Non, la Sodis ne nous a pas encore livrés, dit-elle, mais, vous savez, c’est très parisien, ce livre de Mathieu Lindon. Il faudra sans doute attendre jeudi ou vendredi. » Un autre philosophe hante les lieux : Michel Foucault.

(Photo : cliquer pour agrandir.)

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commentaires
  1. Dom A. dit :

    Il y a beaucoup de chair, dans ce billet.
    Une envie d’étreindre le livre à pleines mains.
    La fin de l’hiver est proche.

  2. @ Dom A : oui, j’en recommande la lecture (du livre de Lanzmann) même si peu encore entamée.

  3. brigetoun dit :

    et zut l’envie ne m’en était pas venue, mais vous me l’inoculez – bon ça attendra un peu

  4. @ brigetoun : rien ne presse.

  5. Désormière dit :

    … »dans l’étreinte des beaux bras blancs de Denise  » … mais parfois, peut-être, étreignant Denise, Ferdinand Alquié se disait-il les vers de Rémy Belleau, cités dans « Le désir d’éternité »:
    Tenant ma Cythérée
    Mollement enserrée,
    Avant le mien trépas,
    Entre mes bras,

  6. @ Désormière : votre citation (elle n’est donc pas inventée !) se trouve page 127, chapitre « Le renoncement à l’éternel », dans mon édition.

    Autre citation (Alquié était proche des surréalistes) :

    « Dans La Dame de carreau, Eluard décrit cet état, où l’on voit une image unique et non reconnue venir habiter maint visage, s’incarner successivement en diverses formes sans nous permettre de nous fixer en aucune :
    « Et c’est toujours », dit-il, « le même aveu, la même jeunesse, les mêmes yeux purs, le même geste ingénu de ses bras autour de mon cou, la même caresse, la même révélation.
    « Mais ce n’est jamais la même femme.
    « Les cartes ont dit que je la rencontrerai dans la vie mais sans la reconnaître.
    « Aimant l’amour. »
    (page 57, chapitre « L’état de passion ».)

  7. Gilbert Pinna dit :

    Oui, ce Lièvre étreint et englouti. Très bon.

  8. @ Gilbert Pinna : quand même pas un civet ?

  9. Sorcière dit :

    Alquié … encore l’éternel questionnement sur ce qu’est la réalité 🙂
    Le désir d’éternité ne fait pas grand cas de l’autre, en fin de compte …

  10. @ Sorcière : mais les questions philosophiques n’empêchent pas l’interrogation sur les questions d’actualité !

  11. Ambre dit :

    Merci Dominique pour ces extraits, le pavé me rebutait mais lorsque l’auteur en parlait (Lanzmann) je pressentais tout son intérêt. L’écriture semble à la hauteur du sujet, Lanzmann saurait répondre à cette question : « C’est quoi l’amour? » (Dom A), c’est un homme passionnant et passionné. Plus rien ne me retient de l’acheter puisqu’il est en folio.
    « Oh ! Ton cœur, comme il bat !.. »
    …lui murmure Simone de Beauvoir au cours de leur première nuit d’amour… »

  12. @ Ambre : elle en aura fait tourner des têtes, avec son chignon !

  13. PdB dit :

    Il a été primé, ce lièvre, il me semble que le prix Saint Simon l’a honoré (quelles mémoires…) (le frère de l’auteur – Jacques, comme Dutronc – n’était pas mal non plus – pensée des morts hein)

  14. alainlecomte dit :

    jamais un coup, dédé, n’abolira lièvre, hase, art
    (PS: Lanzmann s’adonne beaucoup au cancanage dans ce livre, ou dans ce lièvre, ainsi y apprend-on tout du « priapisme de Francis Ponge »…)

  15. @ alainlecomte : pas encore lu.

    @ PdB : on se souvient de ses chansons et de sa peau de roux.

  16. alainlecomte dit :

    Dominique me fait remarquer que je suis un peu sévère dans mon jugement porté sur Lanzmann qui, vu ce qu’il a traversé dans sa vie, peut se permettre de distiller quelques anecdotes… dont acte. Vu sous cet angle, on peut en effet pardonner.

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