Dans le cadre muséal

Publié: 7 janvier 2011 dans vases communicants
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Le Tiers livre et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.

Aujourd’hui, l’échange a lieu entre Qui parle ? et L’Irréductible.

Plus le temps passait plus elle pensait que la situation était absurde. Assise dans le café du musée, elle tournait machinalement un fond de chocolat devenu froid dans une tasse blanche ornée des initiales du lieu. Une musique à peine audible répandait des ondes de tranquillité. A part elle, seul un homme était installé deux tables plus loin, l’oeil fixé alternativement sur son portable et sur un petit paquet de feuilles. Elle avait l’impression qu’il n’était pas un visiteur mais quelqu’un de la maison. Un garçon aux yeux de velours rangeait quelques verres derrière le bar puis s’arrêtait, un torchon à la main, comme en plein rêve, le regard vague. Il était dix-sept heures vingt-six. Elle se détourna de sa montre qu’elle avait tendance à consulter plus que de raison depuis un moment. « Reste discrète » se dit-elle. Un gardien passa et alla parler quasiment à l’oreille du jeune homme derrière le bar. Lequel eut l’air de réfléchir et répondit en trois ou quatre mots. Dix-sept heures trente. Elle se leva et sortit par la porte vitrée qui donnait sur la boutique, elle alla directement vers le Cox Codex 1, l’ouvrit à la page 44. Elle lut : « Joseph Mouton – fragment n° 6 ».

Cette femme avait tendance à se gargariser, elle prenait ses aises et me faisait penser à une actrice du film Marie-Antoinette de Sofia Coppola. Le chocolat devait fondre dans son palais, l’envahir de sensations délicates et chaudes. Je n’avais pas pris de rendez-vous ce jour-là, de manière à être libre de mes mouvements ou de mon immobilité. Quelques nuages sifflotaient de l’autre côté des vitres : comme s’ils s’étaient échappés d’un tableau de Magritte et n’en faisaient plus qu’à leur tête. Heureusement aucun conservateur ou gardien du musée n’avait mis le grappin sur eux. Décidément, cette femme m’intriguait. Je me demandais quelle chimère obscure elle poursuivait par ce temps pourtant clair. L’heure passait, je repensais à un livre de Ferdinand Alquié, Le Désir d’éternité : il avait survécu dans ma bibliothèque. Un jour, il faudrait que je le lui montre, toutes les pages avaient été coupées.

Elle allait refermer le livre mais vit alors au travers de la vitre, de l’autre côté, assis à la table d’angle, l’homme au portable qui la regardait. Le fait qu’il baisse les yeux si rapidement l’alerta. Qui était-il vraiment ? Il semblait ne pas être là par hasard. Ce pull à losanges, ces chaussettes de fil rouge, cette cravate mince comme une corde, auraient pu constituer un signe ? Elle en avait assez. Cette situation dépassait les bornes de l’extravagance. Elle retourna dans le café. Personne d’autre que cet homme ne paraissait lui accorder la moindre attention.  Et prenant le siège face à lui, elle dit : « J’ai rendez-vous avec Joseph Mouton. Est-il arrivé ? » A voir l’expression de son vis-à-vis, elle regretta aussitôt d’avoir parlé.

Mais lui, il n’en avait pas compté depuis Saint-Exupéry, de ces moutons qui font la laine des rêves. On n’avait pas idée de s’appeler ainsi. Ali, oui, mais Joseph, en plus, comme Staline ! « Bonjour ! Votre question m’intéresse ! » lui dit-il, tout en lui proposant de boire un verre. Ses cheveux étaient roux, ce qui devenait si rare, sa peau blanche, ses yeux marine. Le ciel s’assombrissait à l’extérieur comme pour se rendre plus discret : leur intimité commençait à se former tel un cocon de douceur, de soie sentimentale. Mais sans doute rêvait-il déjà un peu trop loin ? Le serveur venait de demander si ces messieurs-dames prendraient à nouveau quelque chose : « Oui, s’entendit-il répondre : quelques minutes de bonheur en plus ! » De l’autre côté du Trocadéro, la sculpture arquée de fer commençait à balayer l’obscurité tombante de son fin pinceau.

Ce n’était pas la bonne réponse. Le jeune homme derrière son bar qui venait discrètement mais familièrement de les héler, avait lui aussi été trompé. Il resta un instant immobile et son regard noir sembla se perdre à nouveau. Elle fouilla dans son grand sac, sans raison. Elle cherchait comment échapper à cette situation embarrassante. Puis sans même savoir pourquoi, elle dit : « Finalement, je prendrais bien un chocolat ».

(Tableau : cliquer pour agrandir.)

« Mais vous en avez déjà avalé un ! Je vous suggère plutôt une petite vodka (je vois des centaines de pub pour « la star » Smirnoff dans le métro, en ce moment), cela vous réchaufferait aussi bien ! » Je savais que j’avais un peu outrepassé les convenances mais cette femme au chocolat, c’était comme une plante sans ondée, il fallait que l’alcool l’émoustille un peu, et puis c’était juste après le Nouvel An, fallait-il être si raisonnable ? Elle semblait tergiverser. Le serveur s’impatientait mais ne le laissait pas transparaître. Il y avait de plus en plus de gens dans la salle et notre table à deux faisait des envieux. Ensuite, ils iraient au théâtre, ils descendraient les grands escaliers comme Jean Vilar ou d’autres ombres enfuies par degrés.

Elle ne réagit pas aussitôt, puis comme pour lui mettre quelques bâtons dans les roues  : « Pourquoi pas ? Mais alors une vodka aux herbes. Et je ne crois pas qu’on puisse commander de l’alcool ici. » C’est alors qu’un drôle de bonhomme, coiffé d’une casquette qui rappelait Sherlock Holmes, engoncé dans une veste de mouton retourné, s’est approché. Il tenait à la main une carte postale. « Madame, vous avez perdu ceci ! » Il tendait la carte vers elle qui le considérait dans une attitude figée. « Prenez la» dit le petit homme, tout en la déposant sur la table. C’était une reproduction d’un tableau de Dufy :  « Port aux voiliers, hommage à Claude Lorrain ». Elle se leva d’un coup : « Très jolie cette carte ! Je dois aller voir le tableau… »

Suivant ses longues jambes aux bas noirs, l’adepte de la vodka lui emboîtait le pas. Les couloirs défilaient avec leurs fenêtres comme des morceaux d’horizon vus d’un train qui aurait roulé à reculons. Les tableaux étaient accrochés, certains de guingois, d’autres non alignés. Une sorte de bourrasque avait dû les déstabiliser. Les paysages prenaient soudain de la gîte, la mer de la houle, le ciel des couleurs étonnantes. Le mal de mer était proche (la Nautamine manquait et aucun gardien, fermement assis, n’en disposait). A l’approche de la toile de Dufy – pourtant d’apparence tranquille – un étrange phénomène commençait à se déclencher.

Tous les tableaux semblèrent repartir en sens inverse. Lentement, cette fois-ci ils dépassaient les deux visiteurs, avec un bruit étrange entre le frottement et le grincement. Puis le silence se fit. Elle s’était arrêtée, étourdie par ce remue-ménage, oppressée par ce qui ressemblait à une hallucination. Elle comprit alors que c’était le panneau mural qui avait bougé, probablement glissé grâce à un rail, et, avisant une ouverture dans la boiserie, elle n’hésita pas un instant pour s’y engouffrer. Du coin de l’oeil elle aperçut l’homme à la vodka, un peu plus loin derrière, pâle et comme bouleversé. De l’autre côté, il fallait  s’habituer à une obscurité relative. Elle distinguait, face à elle, comme un grand livre métallique dont les pages se déroulaient contre un mur sans fin. Le bruit insolite avait repris. Elle se retourna.

Les baies vitrées du bâtiment donnaient soudain sur la place. De rares lampadaires projetaient une lumière jaune sur le quadrilatère. La vie était-elle devenue un musée ? Les policiers, leurs gardiens ? Les toiles, des vies particulières ? Les visiteurs, des extra-terrestres ? Le spectacle avait vaincu l’ordonnancement apparent des choses. Tout circulait avec fluidité – il n’y avait rien à voir, comme aurait dit Daniel Arasse – et personne ne se faisait désormais quelque souci pour l’avenir ; il était sur sa pente déclinante devant des fronts courbés, hypnotisés par le sol. Le macadam lui-même se liquéfiait tranquillement, l’odeur du goudron étendu de frais avait remplacé celle du marouflage.

(Photo : cliquer pour agrandir.)

Catherine Désormière et Dominique Hasselmann

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commentaires
  1. brigetoun dit :

    plaisir de ce « à quatre mains » – si voulez prolonger en suivant les vases autres la liste est maintenant publiée là.

  2. @ brigetoun : merci pour le lien vers les autres participants.
    Avec Catherine Désormière nous avons voulu « détourner » un peu le système en jouant plutôt aux « cadavres exquis », et nous nous sommes ainsi échangé des paragraphes, le 6 janvier, pour aboutir à cette histoire commune…

    Nous serons peut-être exclus (pour rester dans le même domaine surréaliste) ?

  3. PdB dit :

    Excommuniés vous serez !!! C’est bien aussi, le cadavre exquis… (montez une cabale, fondez le groupe des « cadavres exquis communicants » tous les premiers mercredis du mois afin de profiter des alertes urbaines – mise en ligne vers midi 5…)

  4. @ PdB : oui, la scission est en marche. Les Scissors relèvent la tête et s’apprêtent à sabrer à tort et à travers : même l’heure de parution ne sera pas indiquée pour éviter toute fâcheuse surprise !

  5. Ambre dit :

    Je ne saurais dire qui a écrit quoi mais je sais dire mon bonheur de lire ce texte qui m’a pénétrée ou l’ai-je pénétré? Qu’importe quand l’écriture, la lecture, m’emporte.
    Merci aux deux auteurs.

  6. @ Ambre : il faut parfois indifférencier la lecture.

  7. ArD dit :

    Ah, les femmes qui regardent leur montre, qui fouillent leur grand sac sous l’œil d’un gardien de musée, et qui brusquement, indépendamment de toute situation doivent absolument aller voir un tableau, c’est signé… Désormière.
    Les ciels, les affiches de métro, les jambes et les chevelures de femmes sont des indicateurs irréductibles.
    Jolie complémentarité entre mystère et intrigue, merci.

  8. @ ArD : est-ce si simple ?

  9. Marie dit :

    Si c’est un essai d’écriture à quatre mains , il est bien transformé 🙂

  10. Dom A. dit :

    Les deux miniatures sont bien en regard, mais ce sont des pointures qui joutent !

  11. @ Dom A. : ou qui jouent…

  12. Je me souviens au lycée à Rennes en cours de dessin avoir eu a commenter une diapo représentant l’Atelier de l’impasse Guelma. Sur la partie gauche du tableau, deux pièces en enfilade, portes ouvertes couleur bleu délavé, dans la première, papier peint motif floral rose, un tapis au sol, dans la seconde une table qui cache un buffet surmonté d’un cadre. Sur la partie droite, les 2/3 du tableau, une pièce avec les murs bleu délavé, une fenêtre ouverte qui donne sur un immeuble couleur beige saumon dont l’encadrement des fenêtres est à peine esquissé couleur marron, devant la fenêtre un guéridon, même bleu. La fenêtre a deux vitres par battant. La vitre du bas sur le battant de droite est peinte en noir. Pourquoi ? je m’en souviens comme si c’était hier. Pour équilibrer la composition. Je viens de le regarder dans un ouvrage édité chez Flammarion. Hélas, il est mentionné Collection privée Paris. Quand je suis arrivé à Paris, j’ai vu la Fée électricité, une révélation de par sa couleur et sa dimension.

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