L’affaire capitale des landaus

Publié: 6 février 2011 dans Fiction
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La folle du logis sortit à cinq heures. Elle avait remplacé son auto-fiction par un véhicule plus léger, bien amorti, et qui proposait un abri en toutes circonstances. Il suffisait d’être à sa taille ou de s’y lover par une sorte d’opération du saint-esprit : tout résidait dans l’idée que l’on pouvait s’en faire. L’origine allemande de l’engin représentait une garantie de sérieux et de solide, un peu comme une Mercedes ou une Volkswagen, « Das Voiture ».

Ce véhicule était néanmoins réservé aux enfants qui aiment se faire conduire, pousser, manipuler, courser, prendre des virages à 10 à l’heure. Puisqu’ils s’abandonnent si facilement. Ainsi, les chauffeuses se bousculent pour les voiturer, les insinuer dans la circulation des trottoirs (peu de ces carrosses possèdent des klaxons ou des « poires » dont on peut astiquer de temps en temps la trompe métallique). Les poussettes modernes du type McLaren n’offrent pas ce confort.

Souvent, la folle du logis stationnait à la sortie des écoles, les « maternelles » de préférence. Elle repérait les mères – laissons le terme de « mamans » aux journalistes – à la sortie, et elle finissait par saisir le sublime moment d’inattention qui lui permettrait de fomenter son larcin. Alors, elle empoignait la barre de commande, rabattait la capote bleu marine si elle n’était pas dépliée, et puis elle partait en courant.


Ses longues jambes avaient vite fait de semer les poursuivants éventuels. Il n’y avait personne dans l’engin qu’elle dirigeait devant elle, jamais elle n’aurait voulu être accusée de kidnapping ou de prise d’otages (elle n’habitait d’ailleurs pas Neuilly-sur-Seine). Simplement, son amour des petits quatre-roues – jamais elle n’achèterait un 4 x 4, la grosse poussette des m’as-tu-vu – était plus fort qu’elle, plus puissant que sa vie de célibataire qu’elle traînait avec lassitude.

Ainsi, sa collection s’agrandissait d’environ un véhicule tous les trois mois : car ce n’était pas facile d’en dérober un et de l’amener à bon port. Des ruses de Sioux ou de Comanche, de la patience, l’observation de certains signaux de fumée, le feu rouge qui passe au vert… un certain nombre de conditions devaient être réunies.

Mais quelle joie quand le rapt avait pu être accompli ! Le bonheur carré (surtout avec les roues à rayons) décidément obtenu, le modèle ancien soudain retrouvé comme un parfum d’antan et de photos en noir et blanc avec leur dentelle comme celle d’un petit-beurre Lu.

Chacun ses passions, se disait innocemment la criminelle. Quand elle fut enfin arrêtée, le président de la République demanda que l’on édicte rapidement une loi contre cette nouvelle forme de délinquance qui s’attaquait, même indirectement, aux petits enfants alors qu’ils représentaient l’avenir de la France et parleraient bientôt anglais dès l’âge de trois ans.

A la télévision, certaines voix réclamaient déjà le retour de la peine de mort à l’encontre de Marie Bennehart, la folle du logis.

( Photos prises le 3 février. Cliquer pour agrandir.)

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commentaires
  1. brigetoun dit :

    les poètes ne seront pas pardonnés ni même tolérés, en ce monde de brutalité pragmatique

  2. ilcause dit :

    exquise ironie…

  3. @ brigetoun : « L’improductivité » sera rayée du dictionnaire (si elle y figure).

    @ il cause : on n’est jamais trop prudent.

  4. gballand dit :

    Une belle illustration de la « folie » présidentielle…

  5. @ gballand : au sens « habitation » du terme ?

  6. JEA dit :

    La grand-mère maternelle de cette folle avait été filmée par Eisenstein à Odessa…

  7. Sera-t-il permis de soupirer et la lassitude sera-t-elle encore permise en France? Je m’inquiète. Une loi pour chaque larcin… Un larcin par loi… Je m’inquiète vraiment.

  8. @ jEA : ainsi se poursuivit l’odyssée…

  9. @ Pierre Chantelois : on attend, pour l’hiver prochain, une loi sur les flocons de neige (leur arrivée autorisée seulement de telle date à telle date, leur taille réglementaire, leur quantité soigneusement qualibrée, leur durée limitée de stationnement sur les chaussées, etc.).

    Heureusement, au Québec, vous êtes nettement plus laxistes en la matière !

  10. Natacha S. dit :

    Quelle folie ! La femme ignorait-elle que les landaus devenus adultes se reproduisent sans surveillance ni pédigrée. Vous voilà à la tête d’une tricyclière qui, si aucune mesure de protection n’est prise, va donner naissance à toutes sortes de petites motos, de quads (un chromosome déviant) et ainsi jusqu’au garage envahi de puissantes berlines. Au milieu, mystère génétique, des jeeps et des tanks. Que fait la police ?

  11. @ Natacha S. : l’inquiétude se répand rapidement et gagne les abords des écoles…

  12. Marie dit :

    Demain nous aurons des lois pour que le beau temps revienne ? Oui on peut être inquiet de la folie qui nous gouverne …

  13. @ Marie : pour ne pas être pris au dépourvu, tout envisager.

  14. Et quand je pense que, moi… pour deux simples vols, ça fait tout un branlebas dans le… Land…au. Y a vraiment deux poids et deux mesures !

    • Clafoutis dit :

      Deux vols, même simples, cela s’appelle une récidive : la peine plancher vous empêchera enfin de voler – d’après le parquet.

  15. Désormière dit :

    Je dois apporter une précision : saviez-vous que cette folle est une artiste du landeau-art ?

  16. Une Parisienne dit :

    Merci pour cette histoire tendre et drôle à la fois. Bel accompagnement musical pour ce dimanche printanier.

  17. Superbe votre texte et vos dessins
    Vous avez des talents cher Dominique

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