Mutant, décidément

Publié: 19 février 2011 dans mini-polar
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Au sortir du bois ou de la rue, la lumière pâle l’avait ébloui. Lame d’un couteau, reflet de l’eau qui sépare et noie l’interrogation. L’atmosphère est sans apprêt. Les passants indiffèrent, on ne les reverra jamais. Circulation ininterrompue, des fourmis en demande d’une reine. Vacarme intérieur, pulsations à petit bruit, battre la démesure.

Il a été relâché : pourquoi bâtir au lieu de faire mourir ? Sa progression sera lente, les psychotropes demeurent aussi de tristes tropiques : exotisme de la pharmacopée. Marcher sans bracelet électronique (celui mécanique est marqué Lip), pas encore ce boulet importé de Cayenne à la manière touristique. Le poivre en liberté !

Sans doute une erreur judiciaire : ces magistrats laxistes, par définition, creusent le lit du populisme, et l’on change peu souvent ses draps. Odeur de pain frais, si rare maintenant avec des baguettes simplement réchauffées dans leurs tiroirs métalliques. La douleur s’appelle « pain » en anglais.

Un jour nouveau, se fondre dans l’anonymat des autres. Il a vécu quatorze ans de prison (le monde réduit à la taille d’une maquette), il s’en est tiré. La faute, il l’a payée : dorénavant, plus rien à voir, à cirer, à branler. L’avenir masque le présent, l’horizon se désagrège avec des tons de bleu violet, violent, violeur.

Est-elle possible, cette transformation ? Laisser derrière soi ses habits de taulard, son numéro matricule, sa porte de cellule, les matons enfermés comme lui mais pour encore plus longtemps, le bâtiment aimable comme sa porte à deux battants, et les miradors qui font penser à ceux des camps de concentration : se dépouiller de l’homme ancien, perdu, disparu, envolé, échappé ou réchappé comme un pneu, il reste juste un peu d’air vicié.

Du jour au lendemain, changer, décider – transformisme de la volonté, du pur Leibnitz ! – et se jeter la tête la première dans l’inconnu, l’inarrivé, l’identité appropriée, se payer un nouveau portrait, chirurgie éthique (nécessite un grand patron), oublier, réinventer, effacer, recréer.

Laisser à la chance le droit de récidiver.

(Photo : Paris, rue de Lancry, 10e, le 17 février. Cliquer pour élargir.)

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commentaires
  1. brigetoun dit :

    plaisir de retrouver ce texte, plus condensé et sans doute plus fort dans cette version

  2. JEA dit :

    Vraie question car sans réponse :
    – La chance porte-t-elle un bracelet électronique ???

  3. gballand dit :

    « se dépouiller de l’homme ancien », oui, mais comme on fait quand, comme les baguettes, on a vécu dans des « tiroirs métalliques » qui nous enferment encore ?
    Un texte au rythme haché, qui dit bien les heurts qui ne manqueront pas de se produire…

  4. @ brigetoun : mais ce texte a été écrit en vitesse hier soir et n’a donc pas d’ancêtre… à ma connaissance !

    @ JEA : en effet, bonne question…

    @ gballand : tiroir, mon beau tiroir.

  5. M dit :

    « Ecrit en vitesse »? la vitesse te réussit… Et en poésie, pas d’alcooltest (Apollinaire aurait morflé…)

  6. Gilbert Pinna dit :

    Au coin de la rue, les blanches vitrines. Et l’existence hagarde.

  7. Sorcière dit :

    Les tons froids de bleu violet, violent, violeur me parlent dans la situation présente … La vibration d’une couleur encore indéterminée du spectre électro magnétique visible de la lumière et qui peut muter brutalement dans l’ultra et le rouge si proche.

  8. Fabrice dit :

    En ce jour du 19 février, je te fais « un signe » que tu décrypteras sous l’ombre d’une étoile…

  9. Quotiriens dit :

    Un nouveau départ?, dans la même carcasse…

  10. @ M. Oui, habituellement, c’est le matin, mais là on devait partir tôt le lendemain (ce qui ne s’est pas vraiment réalisé), et j’ai écrit un peu n’importe quoi, je n’ai pas chronométré, au fil du clavier. Ce qui m’a pris du temps : j’ai recherché un morceau de Bill Evans, impossible de remettre la main dessus, je me suis rabattu sur ce Keith Jarrett archi-connu mais qui tient toujours la route…

  11. @ Gilbert Pinna : sur Le Chasse-clou, j’ai publié une fois une photo (de jour) de ce magasin assez singulier : là, je l’ai revu le soir, il avait un certain mystère dédoublé.

  12. @ Sorcière : la psychanalyse emploie aussi des détours étranges.

  13. @ Sorcière : la psychanalyse emploie aussi de ces détours étranges.

  14. @ Fabrice : si c’est une bonne étoile…

  15. @ Quotiriens : dans la peau de X…

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