Luxe

Publié: 1 juillet 2011 dans vases communicants
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Le Tiers livre et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.

La liste complète des participants se trouve ici grâce à Brigitte Célérier.

Aujourd’hui, l’échange a lieu entre Les Heures de coton et L’Irréductible.

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Je suis en délicatesse avec l’orthographe. Depuis enfant. J’ai excellé en tout, sauf à savoir décortiquer les sens du mot. Je n’ai pas voulu prendre cela au sérieux. Quand je l’ai fait, il était trop tard.

C’est surtout sur leur signification que je butais. Par exemple, confondre amour et attirance sexuelle m’a valu un mariage qui est vite devenu une somme d’habitudes et de désirs absents. En conjuguant nos deux salaires et nos horaires sans fin à l’hôpital, en y ajoutant une nounou pour les filles, une maison, oui pas un loft ou un triplex, une maison parisienne, en y retranchant les conséquences financières et sociales d’un divorce – pourquoi faire ? Un amant ou une maîtresse reste un à-côté agréable et moins onéreux – nous avons colmaté les brèches. Naviguer à vue en cabine première classe est un moindre mal.

Mais cette première erreur ne me servit pas de leçon, il me fallut comprendre que mon idée du luxe aussi était faussée. J’aimais le beau depuis toujours, depuis qu’il m’avait fallu emprunter une combinaison de ski pour la classe de neige, donner à ma cousine le seul jean de marque qu’un anniversaire avait apporté : tu comprends, elle n’a pas grand-chose, la pauvre, cela lui ferait tellement plaisir. Là, j’ai troqué l’obéissance contre un vernis de générosité. Je rageais en silence, espérant, un jour, pouvoir m’offrir la terre et le contenu des vitrines qui me narguaient et que j’évitais désormais. Le beau, inaccessible, devenait une souffrance. Et quand mes parents m’ont traînée pour que je choisisse un papier peint sur lequel six mois de discussions n’avaient pas réussi à les mettre d’accord, je tendis immédiatement le bras. « Mademoiselle a du goût, le plus cher ! » Dès lors, j’ai confondu le luxe, le bon goût et la facture, TVA comprise.

(Peinture : Jean-Marc Devulder. Cliquer pour agrandir.)

« Allez viens, écoute… ». Je raccroche. Mélanger gentillesse et lâcheté me vaut de foutre en l’air la moitié d’une RTT. C’est fait maintenant : 15 h 45, je serai 45, rue des Bénédictins chez Anne-Maude, un bout de femme en vert bouteille et ballerines repetto claires, cheveux lisses et Jaguar toujours à l’heure devant le collège. Soupir, je diminue la liste de ce que je devais faire et accélère le pas ; je ne pouvais m’offrir qu’une heure d’école buissonnière, qui, désormais, sera engloutie entre deux macarons et un nuage de lait. Re-soupir car je vais devoir admirer les mêmes tasses délicates, la même déco taupe et gris pâle avec des murs style béton et de petites choses déposées ça et là pour faire chic, tiens, le tableau du « peintre ». Les mêmes visages où tout conjure la quarantaine à l’approche : une touche de blush, d’anticerne, une aiguille pour effacer la patte d’oie, la semaine passée et ce regard absent, posé sur la parenthèse du jeudi, dans une garçonnière, entre 15h et 16h. Laurent ? Ou Pierre-André. Tout va si vite. Encore un peu de thé ?

Ma voisine hoche la tête. Le Darjeeling est peut être exquis, je n’écoute plus le bavardage qui règne dans le salon. Absorbée par l’enfilade de tableaux, meubles, vases, qui semblaient tous afficher un prix indécent. Ont-ils été juxtaposés dans l’ordre chronologique de leur arrivée ? Et stupéfaite de cette phrase qui vient de jaillir dans la conversation : un chien aussi complète le tableau, un truffier « acquis avec le terrain adéquat. Notre dernière lubie, nos propres truffes ! » Bouche bée devant le ravissement des convives à cette nouvelle, je rajoute un zeste de citron dans ma tasse. Avec trois sucres de trop. Le goût et le luxe.

Je repense au papier peint que j’avais conseillé à mes parents, du haut de mes quinze ans ; le prix n’avait rien eu à voir avec mon choix. Des volutes et des motifs cachemire gris et bleu perle. Je les revois, après la pose. L’odeur de colle et la beauté du marbre de la cheminée, les carrelages-mosaïques qui tournaient leurs camaïeux et leurs ors sur le sol glacé du séjour et ce papier, comme un écho pâle qui en relevait la complexité plutôt que de l’écraser.

Je me lève, prétextant un appel de l’hôpital, et je fuis poliment. Je longe le canal jusqu’à ce banc. Observer le ciel imbriqué dans les toits des vieux immeubles, surprendre le clapotis de l’eau. Rentrer. Echanger un mot avec Ada et Victoire, après leurs cours de contrebasse et de hautbois. Minuit arrivera. Oui, l’attendre, lui, pour une fois, un verre de vin à la main. Un autre que je lui tendrai. Et une parole aussi.

Texte : Caro_carito

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commentaires
  1. gballand dit :

    A cheminer dans les entrelacs du luxe et d’une vie ordinaire, on peut se perdre. Un texte, entre présent et passé, où l’on prend plaisir à se perdre aussi.

  2. Eugenie dit :

    Ce qui me vient, c’est « captivité », une captivité captivante.
    Les quelques lignes sur le papier peint posé, à la fin du texte « des volutes et des motifs … », sont un grand moment de littérature. Merci à vous.

    • caro.carito dit :

      Un grand moment de littérature, je me sens un tout petit peu minuscule face à une armée de géants et géantes.
      Captivité, oui. Peut-être, les chaînes et volutes du passé vont se desserrer…

  3. M dit :

    Sensible et beau. Attristant, aussi, tant il y a de gens en effet qui ont tout, hormis le luxe d’être eux-mêmes, suivant leurs propres règles, en toute tranquillité.

  4. PdB dit :

    Boire du vin le soir fait faire des cauchemars… (en plus ça rime) (c’est pour dire)… Belle ambiance en tout cas (où est-ce donc, la rue des Bénédictins ?)

  5. Ceriat dit :

    Il faut se méfier du luxe qui n’est bien souvent que l’apparence d’une vie complètement de façade, mais si vide que tous les colifichets du monde ne saurait remplir, vous ne devriez pas envier un tel environnement somme toute profondément ennuyeux.

  6. caro.carito dit :

    Plus que le luxe, je dirais que le texte parle du luxe en tant que cachet social. J’avoue que le luxe me paraît avoir tant de facettes, luxe d’être aimé, de ne rien faire, de faire ce que l’on aime, du temps etc…

    • Sorcière dit :

      Oui … le luxe … c’est tellement personnel … lié à la perception de jouir, de posséder ?
      Quelle vanité n’est ce pas ? 😉

  7. caro.carito dit :

    @ D.H, j’ai tellement traîné à Maubert que j’ai dû l’intégrer parce que instinctivement je voyais ce quartier-là en écrivant. Et il y a aussi un enclos des Bénédictins où j’habite. Mais le rythme de « Bénédictins » me plaisait bien.

  8. Sorcière dit :

    @ caro.carito

    Très touchée par votre texte et particulièrement ce passage … « Je repense au papier peint que j’avais conseillé à mes parents, du haut de mes quinze ans ; le prix n’avait rien eu à voir avec mon choix. »
    Il me reste une sorte de culpabilité d’un moment similaire pour moi … qui me rappelle mes certitudes juvéniles 🙂

    • caro.carito dit :

      Les certitudes juvéniles et cette assurance qui va de pair, terrifiant quand on y replonge. Ravie que nos souvenirs et nos émotions se soient rencontrées l’espace d’une courte lecture..

  9. […] : Luxe et La venue de Montaigne, du […]

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