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Luxe

Publié: 1 juillet 2011 dans vases communicants
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Le Tiers livre et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.

La liste complète des participants se trouve ici grâce à Brigitte Célérier.

Aujourd’hui, l’échange a lieu entre Les Heures de coton et L’Irréductible.

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Je suis en délicatesse avec l’orthographe. Depuis enfant. J’ai excellé en tout, sauf à savoir décortiquer les sens du mot. Je n’ai pas voulu prendre cela au sérieux. Quand je l’ai fait, il était trop tard.

C’est surtout sur leur signification que je butais. Par exemple, confondre amour et attirance sexuelle m’a valu un mariage qui est vite devenu une somme d’habitudes et de désirs absents. En conjuguant nos deux salaires et nos horaires sans fin à l’hôpital, en y ajoutant une nounou pour les filles, une maison, oui pas un loft ou un triplex, une maison parisienne, en y retranchant les conséquences financières et sociales d’un divorce – pourquoi faire ? Un amant ou une maîtresse reste un à-côté agréable et moins onéreux – nous avons colmaté les brèches. Naviguer à vue en cabine première classe est un moindre mal.

Mais cette première erreur ne me servit pas de leçon, il me fallut comprendre que mon idée du luxe aussi était faussée. J’aimais le beau depuis toujours, depuis qu’il m’avait fallu emprunter une combinaison de ski pour la classe de neige, donner à ma cousine le seul jean de marque qu’un anniversaire avait apporté : tu comprends, elle n’a pas grand-chose, la pauvre, cela lui ferait tellement plaisir. Là, j’ai troqué l’obéissance contre un vernis de générosité. Je rageais en silence, espérant, un jour, pouvoir m’offrir la terre et le contenu des vitrines qui me narguaient et que j’évitais désormais. Le beau, inaccessible, devenait une souffrance. Et quand mes parents m’ont traînée pour que je choisisse un papier peint sur lequel six mois de discussions n’avaient pas réussi à les mettre d’accord, je tendis immédiatement le bras. « Mademoiselle a du goût, le plus cher ! » Dès lors, j’ai confondu le luxe, le bon goût et la facture, TVA comprise.

(Peinture : Jean-Marc Devulder. Cliquer pour agrandir.)

« Allez viens, écoute… ». Je raccroche. Mélanger gentillesse et lâcheté me vaut de foutre en l’air la moitié d’une RTT. C’est fait maintenant : 15 h 45, je serai 45, rue des Bénédictins chez Anne-Maude, un bout de femme en vert bouteille et ballerines repetto claires, cheveux lisses et Jaguar toujours à l’heure devant le collège. Soupir, je diminue la liste de ce que je devais faire et accélère le pas ; je ne pouvais m’offrir qu’une heure d’école buissonnière, qui, désormais, sera engloutie entre deux macarons et un nuage de lait. Re-soupir car je vais devoir admirer les mêmes tasses délicates, la même déco taupe et gris pâle avec des murs style béton et de petites choses déposées ça et là pour faire chic, tiens, le tableau du « peintre ». Les mêmes visages où tout conjure la quarantaine à l’approche : une touche de blush, d’anticerne, une aiguille pour effacer la patte d’oie, la semaine passée et ce regard absent, posé sur la parenthèse du jeudi, dans une garçonnière, entre 15h et 16h. Laurent ? Ou Pierre-André. Tout va si vite. Encore un peu de thé ?

Ma voisine hoche la tête. Le Darjeeling est peut être exquis, je n’écoute plus le bavardage qui règne dans le salon. Absorbée par l’enfilade de tableaux, meubles, vases, qui semblaient tous afficher un prix indécent. Ont-ils été juxtaposés dans l’ordre chronologique de leur arrivée ? Et stupéfaite de cette phrase qui vient de jaillir dans la conversation : un chien aussi complète le tableau, un truffier « acquis avec le terrain adéquat. Notre dernière lubie, nos propres truffes ! » Bouche bée devant le ravissement des convives à cette nouvelle, je rajoute un zeste de citron dans ma tasse. Avec trois sucres de trop. Le goût et le luxe.

Je repense au papier peint que j’avais conseillé à mes parents, du haut de mes quinze ans ; le prix n’avait rien eu à voir avec mon choix. Des volutes et des motifs cachemire gris et bleu perle. Je les revois, après la pose. L’odeur de colle et la beauté du marbre de la cheminée, les carrelages-mosaïques qui tournaient leurs camaïeux et leurs ors sur le sol glacé du séjour et ce papier, comme un écho pâle qui en relevait la complexité plutôt que de l’écraser.

Je me lève, prétextant un appel de l’hôpital, et je fuis poliment. Je longe le canal jusqu’à ce banc. Observer le ciel imbriqué dans les toits des vieux immeubles, surprendre le clapotis de l’eau. Rentrer. Echanger un mot avec Ada et Victoire, après leurs cours de contrebasse et de hautbois. Minuit arrivera. Oui, l’attendre, lui, pour une fois, un verre de vin à la main. Un autre que je lui tendrai. Et une parole aussi.

Texte : Caro_carito

En guise d’amuse-gueule pour demain (« Vases communicants » du 1er juillet avec Les heures de coton), trois photos parisiennes : à quel endroit précis ont-elles été prises hier ?

Un abonnement gratuit à L’Irréductible, d’une durée de dix ans, sera offert au lecteur ou à la lectrice qui aura trouvé d’emblée la réponse exacte.

(Photos : cliquer pour agrandir.)

(Leonard Cohen, Chelsea Hotel)

Le paquet

Publié: 3 juin 2011 dans vases communicants

Le Tiers livre et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.

La liste complète des participants se trouve ici grâce à Brigitte Célérier.

Aujourd’hui, l’échange a lieu entre Presquevoix…  et L’Irréductible.


Au courrier, elle avait reçu cette lettre de lui :

« Vendredi, à 6 heures, regarde dans le sac en plastique noir, en bas de l’allée en terre, il y aura un paquet. Ne le donne à personne et ne l’ouvre pas. Attention, on te surveille. »

Depuis six mois elle vivait au milieu de nulle part, dans un immeuble où la cage d’escalier, couverte de graffiti, servait de lieu de rendez-vous à des jeunes désœuvrés. Elle aurait bien voulu habiter ailleurs, seulement avec ses 900 euros d’allocation mensuelle, impossible.

Elle appela son fils qui jouait dans la friche avec ses copains ; il arriva en nage. Elle l’embrassa – depuis qu’elle était seule avec lui, elle ne pouvait s’empêcher de l’embrasser à tout bout de champ – puis elle l’envoya se doucher. Son fils ne serait pas un raté, jamais. Elle compta tous les ratés qu’elle avait connus : Daniel, Kevin, Mohamed, Fred, Djamel, Alex et le dernier en date… celui qui lui avait donné un fils. Il lui faudrait trouver le courage de dire à l’enfant que son père était en cavale et qu’il ne reviendrait pas tout de suite.

Son fils sortit de la salle de bain, le cheveu mouillé, enveloppé dans une serviette mauve. Il lui souriait et cela lui suffisait.

– Maman, aujourd’hui, il y a un monsieur qui m’a dit qu’il te connaissait.

Elle blêmit.

– Un monsieur ? Comment il était ?

– Grand, avec des cheveux noirs. Il m’a dit qu’il viendrait te voir. Il m’a même donné un bonbon.

– Tu ne l’as pas pris, j’espère.

– Ben si, pourquoi ?

Elle se tut. Inutile de l’inquiéter. Et qu’est-ce qu’il t’a dit, le monsieur ?

– Rien, il m’a demandé si j’étais bon au foot, si j’avais des copains, qui était mon papa…

Elle ne le questionna plus. A 21 heures l’enfant était au lit et à 22 heures, l’inconnu aux cheveux noirs occupait toujours ses pensées. Elle mit son réveil pour 5 heures 30, se recouvrit la tête de son drap – une habitude qui lui venait de l’enfance – et s’endormit aussitôt.

A 5 heures 50, elle commença à descendre l’allée en terre et, au fur et à mesure qu’elle marchait, une boule grossissait dans son ventre. Si cet inconnu venait lui demander des comptes à elle qui ne savait rien, elle qui avait toujours été tenue à l’écart de tout jusqu’au jour où elle avait dû se rendre à l’évidence : son mari lui avait menti de A à Z.

Arrivée au bout de l’allée, à droite, il y avait bien un sac en plastique noir. Elle le regarda, se baissa, puis l’ouvrit. A l’intérieur, un petit  paquet emballé dans du papier kraft. Elle vérifia qu’il n’y avait personne et elle fut rassurée, elle était bien seule dans ce paysage que la lumière laiteuse rendait presque beau.

À la porte de l’immeuble, un homme attendait.

– Madame Dussart ?

Instinctivement, elle serra le paquet contre elle.

– Oui.

– Je viens pour le paquet.

– Le paquet ? balbutia-t-elle.

– On peut entrer ?

Elle ne se sentit pas le courage de s’opposer. L’inconnu  referma la porte derrière lui.

– Votre mari m’appelle  « le survivant », vous me remettez ?

Elle fit signe que non.

– Ce paquet, c’est à moi.

Quand il approcha sa main pour le prendre, elle le serra tout contre sa poitrine. Elle remarqua que l’homme avait trois doigts en moins à la main droite.

– Votre mari ne vous a jamais parlé de moi ?

– Mon mari ne m’a jamais parlé de rien ; d’ailleurs, il est parti. Juste une lettre hier.

– Une balle qui a failli me faire passer de vie à trépas, tout ça à cause de ce con, poursuivit-il.

Elle ne comprenait rien mais hochait la tête, peut-être pour apaiser sa colère.

– Il m’a coupé trois doigts, comme ça, pour le plaisir de foutre ma vie en l’air ; j’étais pianiste dans un bar. Trois doigts parce que ce connard est jaloux, trois doigts, c’est le prix à payer parce que moi, son frère, je couchais avec cette petite pute dont il s’était entichée. Vous étiez au courant ?

– Non.

Tremblante, elle serrait le paquet contre son cœur. Que contenait-il pour qu’il veuille se l’approprier à tout prix ?

– Je ne peux pas vous croire. Il ne m’a jamais parlé de vous, il disait qu’il était orphelin. Ce paquet, c’est moi qui vais l’ouvrir et…

– Eh bien, allez-y, ouvrez-le, vous ne serez pas déçue.

Les doigts tremblants, elle déchira le papier kraft. Elle ne put retenir un cri d’effroi quand, dans une boîte noire, elle découvrit trois doigts enfermés dans un sac congélation. Une chevalière en or sertie d’un rubis rouge ornait ce qui semblait être un annulaire.

– Je ne comprends pas, dit-elle d’une voix blanche.

– La chevalière, c’est celle de mon père : 4 000 euros ! Et c’est à moi qu’il l’a donnée, pas à ce cinglé qui me sert de frère. Hier j’ai parlé à votre fils. Il a besoin de vous, n’est-ce pas ? Et j’imagine que vous n’avez pas envie…

Elle ne lui laissa pas terminer la phrase, elle lui tendit la boîte, le poussa vers la porte, ferma le loquet, puis elle se rendit dans la chambre de son fils. Il dormait toujours paisiblement, le pouce dans la bouche. Elle l’embrassa sur le front et murmura : « Toi, tu ne seras jamais comme lui, jamais. »

Texte : G. Balland

Photo : D. H.

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Aujourd’hui, l’échange a lieu entre Pendant le week-end et L’Irréductible.

ligne 2 que je prends si souvent, aujourd’hui j’y descends un peu plus tôt, ici le cabaret (on lit, mal, « le plus célèbre french cancan du monde », deux fois « féerie »), c’est  cette arrivée-là que le sort a mis au point. Paris, cette ville

sur sa place Blanche,

je me souviens de ce professeur de français, classe de première, qui nous faisait étudier « Le Manifeste du Surréalisme », premier, second, je n’avais pas de plaisir particulier à lire André Breton, mais à écouter, parfois, Salvador Dali, dire de la gare de Perpignan, lui qui, traversait cette place en taxi, et laissait au chauffeur un pourboire mirobolant, qui me fait toujours penser à Serge Gainsbourg, son billet de cinq cents, des francs et ses cendres, le descend-t-on vers la place Clichy, ce boulevard, mais là, à droite, l’avenue Rachel dont parle Bernard Chambaz, vu il y a peu, cinquième étage d’une bibliothèque, deuxième arrondissement, Passage des petits Pères, là, à droite,

j’en parlais à mon frère, « il y a celle des Guitry, de Berlioz, de Nissim – le dernier – de Camondo et de Théophile Gauthier, la dame aux Camélias et de tant d’autres, là… » me disait-il, mais moi, c’est celle-ci que j’ai prise, c’est celle de cette chanteuse, elle ne me semble pas à la taille qu’elle devait avoir, elle chantait,

comme Dario Moreno (il y a là celle de Fred Chichin aussi), dans ce temps-là, les vacances à Croix-Valmer, les parties de belote ou de gin rami des parents, les moustiques

c’est au coin que ce bus va vers de Gaulle,

et ce sont aussi des réminiscences de ce temps-là, les années soixante et la DS mitraillée au Petit Clamart, tante Yvonne (qu’avons-nous avec ces « tonton » pour ce François, ces « tante Yvonne» ? n’avons nous rien pour le minuscule qui s’y tient, à présent, en ce palais ?), n’y a-t-il pas quelque chose de lâche, frelaté et de tellement

et pourtant si cruel, et hypocrite, si haineux envers les autres, dans les agissements de ceux-là, à présent, du même bord que le grand Charles d’alors ? En sortant de ce lieu à la mort dédié (y sont aussi mes parents, et leurs parents et mes oncles et mes tantes ainsi qu’une inscription, en mémoire d’un de mes grands pères – je ne la savais pas là, celle-là), en sortant de ce lieu calme aux passions éteintes, j’ai rejoint donc au café Wepler prix littéraire, mon ami correspondant : sur la terrasse, mais devant nous, assis, ses lunettes de couleurs, cet homme et devant lui qui passent toutes ces personnes tellement plus vraies que ce qu’ils veulent bien en dire, en les avilissant, les salissant et les renvoyant (par trente mille, par an, parce que « un ça va encore, c’est quand ils sont plusieurs… » ), ceux qui emploient ces termes ignobles, vers un « chez eux » qui n’existe pas.

Alors la place puis le cimetière, le boulevard

et l’avenue, la brasserie, et les cinémas, Paris, ville lumière où lorsqu’on marche dans la rue, ce qu’on y entend n’est pas que du français, où les femmes et les hommes peuvent vivre et respirer sans qu’on les chasse, qu’on les poursuive et les persécute, Paris, cette ville, la lumière et le cinéma, noire, blanche et colorée, les contrastes les teintes de peaux, et Paris toujours là parce que nous y sommes, parce que nous savons notre histoire et la sienne, Paris parce qu’on l’aime et qu’on la donne, à vous qui y êtes les bienvenus.

Texte et photos : Piero Cohen-Hadria

surréaliste Défense

Publié: 1 avril 2011 dans vases communicants

Le Tiers livre et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.

La liste complète des participants se trouve ici, grâce à Brigitte Célérier.

Aujourd’hui, l’échange a lieu entre Le Tiers Livre et L’Irréductible.

Grand merci à François Bon de m’avoir sollicité et accueilli ainsi sur son site. Je suis heureux également qu’il vienne (d)écrire ici même les grands espaces du surréalisme.

D.H.

C’est le surréalisme qui nous a appris à voir la ville. Peut-être qu’une fois l’avoir appris, on a été le chercher avant eux (mais Lautréamont, ou la première édition complète de Rimbaud, ou La Vue de Roussel, c’est à eux qu’on doit de les avoir sur notre route).

C’est une autre façon d’appréhender le réel. D’abord parce qu’elle ne part pas de nous-mêmes : ce que nous cherchons de nous-mêmes, nous le trouvons par ce qui nous est renvoyé de signes, d’inscriptions, d’objets – le réel est bien plus fou que ce que nous en percevons. Ensuite parce que la ville c’est à pied, c’est en mouvement.

Alors oui, nous partons au contact du réel pour avoir une chance, petite chance, de frayer avec un peu de rêve, une voix singulière, qu’un hasard arbitraire provoque en vous l’image que vous n’auriez su construire.

On a tellement intégré ce rapport à la déambulation, à l’inconnu de la ville, à la beauté des hasards, qu’on oublie que c’est à Nadja et au Paysan de Paris qu’on les doit.

On n’oublie pas, cependant, que Paris en a été le premier territoire, que lorsque nous-mêmes avons tenté de nous approprier l’écriture, Paris en était cette traversée obligée parce qu’en ce territoire se confondaient l’écriture, la marche, la ville (et que cela n’empêche pas d’y avoir silencieusement son Balzac en poche, malgré Breton).

Pour cela que je n’ai pas hésité, quand Paris en toutes lettres m’a proposé l’expérience suivante : une pleine semaine sans quitter un lieu parisien bien défini. Comment le choisir alors  ?

La Défense est un rendez-vous ancien. Ma première émission de radio, invité à réaliser une série (4 fois 1h20, ça en laissait du temps…) des Nuits magnétiques sur France Culture, s’appelait De l’autre côté de La Défense, mais c’est bien sous la Défense que je passais du RER aux bus vers Bezons, Nanterre et Courbevoie. Souvenir d’enfance, aussi, lorsque nous étions venu visiter, dans le CNIT tout neuf, le récent Salon (du bateau, de la plaisance, de la marine ?) avec les voiliers clos pour l’éternité (quand bien même elle ne durerait qu’une semaine) du béton futuriste.

Un monde s’est créé, qui met l’arrogance des puissants loin au-dessus des choses élémentaires de la ville : on est anonyme quand on s’engouffre à 17h dans le RER, on doit montrer qui on est quand on pénètre dans la tour qui place dans le ciel leurs sigles arrogants : il se joue quoi, d’une centrale nucléaire qui se désagrège à l’autre bout du monde mais si proche, des puits pétroliers sous les avions qu’on envoie en notre nom en Libye, sous ces sigles AREVA ou TOTAL qui se voudraient ici inatteignables ?

J’aime aussi cette idée architecturale d’une île, avec sa tranchée de voitures au pourtour, son tunnel avec noeuds et divergents au-dessous, et la grande bouche respirante des métros. Ce que le World Trade Center après l’écroulement a mis à nu, on le voit ici par transparence dans tout ce qui brille.

Est-ce que ça brille tant ? Dans ce premier repérage, cette présence toute américaine aussi de l’armée des tout petits métiers, les nettoyeurs de vitrine parmi les mannequins, ceux qui réparent les trottoirs de béton, les vigiles (une industrie de masse, le métier de vigile), et découvrir cette quantité de portes de service presque invisibles par quoi se fait leur circulation à eux.

Les Quatre Temps (sur une des entrées, manque le Quatre, on rentre dans le Temps) sont en vis-à-vis de la vitrine en science-fiction périssable de l’ancien CNIT, mais qu’on passe d’une galerie commerciale à l’autre c’est une bascule de monde : ces banlieues pauvres, où le Céline de Mort à crédit et le Cendrars de L’homme foudroyé se rejoignent, en voilà d’un coup les visages – ici La Défense est poreuse aux cités qui l’entourent, à l’infini étalement de la ville.

Une semaine sans quitter La Défense : ne pas prévoir les pistes d’écriture, ne pas s’organiser pour l’écriture. Savoir qu’on viendra voir ce qu’il en est le matin à 5 heures, ou comment cela se défait à la nuit. Qu’on essayera, telle paire d’heures, d’observer une vendeuse dans le sourire obligé d’une boutique de fringues ou comment le vigile organise ses points fixes et ses déambulations.

Hier, cette vieille femme qui attend, assise, devant les portraits peints qui lui font face, mais ne lui ressemblent pas, elle attend quoi ?

Je reviens dans un mois à La Défense, mais ce sera, pendant une semaine pleine, pour en prendre les mots et les noms, capter les images, les trajets. Hier, au retour, pensée pour les surréalistes, qui nous ont laissé cette leçon manifeste : ne pas prévoir, s’en remettre aux pas, au hasard. Mais ne pas laisser à l’écart les pics hostiles de la ville, tels que les identifient, sur leurs blocs noirs ou verre, les noms dont ils sont si fiers, et nous repoussent sur le ciment commun.

© François Bon, texte et photos.

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Aujourd’hui, l’échange a lieu entre Le blog qui se tend et L’Irréductible.

Des goules ou des engoulevents ? Le frissonnement d’ailes me caressait, pourtant il faisait encore jour. Des nuages, mais où ça ? Ils avaient disparu du couvercle harassé comme pour mieux le laisser à l’inquiétude qu’il diffusait. Depuis combien de temps contenait-il le chaudron qui bouillait sous lui et envoyait des signaux légers dans l’air comme ceux des Mohicans ? Le grand Canyon n’accueillait plus que des touristes et l’herbe et la petite fumée en vente libre.

La civilisation n’était qu’un paradis perdu, chacun tissait sa toile pour soi, l’individu solitaire avait repris le pouvoir sur le collectivisme tant redouté. Des images noir et blanc, où Lénine voyait devant lui défiler des cohortes d’ouvriers (il venait de mourir), s’imposaient à ma mémoire, il avait rencontré Chostakovitch, effort de réconcilier le peuple avec l’art ou l’art avec le peuple. Maïakowski restait un géant aux pieds d’argile, de boue, percés par des épines camouflées à l’interstice des pavés de Moscou.

Il fallait sans doute que l’on nous montre la voie, que l’on nous l’indique : les rues, les routes, les autoroutes étaient devenues une litanie de signes, pancartes, panneaux, affiches, inscriptions, messages lumineux (sonores pas encore) qui ponctuaient le moindre trajet de leurs ordres sans réplique, de leurs précautions à prendre, de leurs objurgations à respecter. Le moindre déplacement était astreint au suivi de la règle. Chaque centimètre de l’espace avait été colonisé par une géométrie du signalement.

Vivre serait donc désormais obéir, et jouir déroger à l’empilement des strates du pouvoir anonyme ? Une sensation de  liberté m’a pris quand j’ai baissé la vitre avant gauche de la voiture : une claque d’air frais dans la figure comme si je marchais à 110 à l’heure, des enjambées de géant – comme ceux du Nord que l’on sort pour des fêtes considérées comme folkloriques alors qu’elle ne sont que nostalgiques – le tourbillon du vent dans les yeux qui fait venir des larmes salées ou poivrées sur le visage, les cheveux qui bougent comme défaits d’un arrangement trop sage auparavant.

L’horizon incertain appelle au loin. Son hurlement silencieux n’est pas tout à fait droit, je perçois comme du tangage par rapport à la ligne de flottaison. Deux sentinelles s’exercent à une triangulation qui laisse baba le GPS apprenti. Rien n’est dit dans leur dos, leur arme doit être cachée quelque part : invisible, elle est d’autant plus redoutable. Les marques asiatiques sont au rendez-vous, leurs noms procèdent d’un exotisme quasi érotique (je pense à Araki mais ce n’est pas une automobile qu’on trouve chez les concessionnaires).

Et puis, soyons sérieux : l’urne recueille des cendres – après les élections il faudrait procéder à des feux de joie et mise en bocaux des bulletins en miettes – et le funerarium est l’avenir de l’homme, dispersion au mauvais vent ou dans les vagues d’une mer peu regardante. Le ressac serait un ressentiment de l’écume, lasse d’avoir amerri sans retour et désireuse de reprendre le large. L’aide funéraire pourrait être ferroviaire : se coucher sur les rails éviterait du travail aux croque-morts, la SNCF, comme à une autre époque, participerait ainsi à l’élimination des nuisibles ou des inutiles.

Pourquoi donc un contrôle technique, sachant que chaque objet ou chaque humain est voué à l’accrochage, à la panne, à la mise à la casse et à la disparition ? Simplement, faire comme si, se cacher l’échéance où l’ombre s’étend de manière hypocrite, comme une chauve-souris qui passe à toute vitesse le soir sans que l’on sache de quoi il s’agit réellement. On a senti un battement d’air, un friselis à la surface éteinte du jour, et l’on se demande si l’on rêve ou si l’on crève.

Au prochain  carrefour, je marquerai le « stop », je reverrai ma vie en accéléré (que ferait-on sans cette image filmique ?) et puis je m’endormirai la tête sur le volant. Encore un embouteillage, ça retarde tout le monde. Des flics à tête isocèle viendront s’enquérir de ma santé : la réponse est inscrite sur les murs (défense d’afficher, loi de 1881), sur les panneaux et sur tout ce qui est planté désormais dans les champs. Les betteraves ne sont plus tranquilles, les mulots se sont enfuis vers la ville, tout a rétréci à vue d’œil : le regard lui-même s’ouvre de manière intermittente avant de se fermer sur des souvenirs d’allure photographique.

Texte : Dominique Hasselmann

Photo : Dominique Autrou

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(La liste des participants aux Vases communicants du 4 mars peut être consultée ici.)

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Aujourd’hui, l’échange a lieu entre Qui parle ? et L’Irréductible.

Plus le temps passait plus elle pensait que la situation était absurde. Assise dans le café du musée, elle tournait machinalement un fond de chocolat devenu froid dans une tasse blanche ornée des initiales du lieu. Une musique à peine audible répandait des ondes de tranquillité. A part elle, seul un homme était installé deux tables plus loin, l’oeil fixé alternativement sur son portable et sur un petit paquet de feuilles. Elle avait l’impression qu’il n’était pas un visiteur mais quelqu’un de la maison. Un garçon aux yeux de velours rangeait quelques verres derrière le bar puis s’arrêtait, un torchon à la main, comme en plein rêve, le regard vague. Il était dix-sept heures vingt-six. Elle se détourna de sa montre qu’elle avait tendance à consulter plus que de raison depuis un moment. « Reste discrète » se dit-elle. Un gardien passa et alla parler quasiment à l’oreille du jeune homme derrière le bar. Lequel eut l’air de réfléchir et répondit en trois ou quatre mots. Dix-sept heures trente. Elle se leva et sortit par la porte vitrée qui donnait sur la boutique, elle alla directement vers le Cox Codex 1, l’ouvrit à la page 44. Elle lut : « Joseph Mouton – fragment n° 6 ».

Cette femme avait tendance à se gargariser, elle prenait ses aises et me faisait penser à une actrice du film Marie-Antoinette de Sofia Coppola. Le chocolat devait fondre dans son palais, l’envahir de sensations délicates et chaudes. Je n’avais pas pris de rendez-vous ce jour-là, de manière à être libre de mes mouvements ou de mon immobilité. Quelques nuages sifflotaient de l’autre côté des vitres : comme s’ils s’étaient échappés d’un tableau de Magritte et n’en faisaient plus qu’à leur tête. Heureusement aucun conservateur ou gardien du musée n’avait mis le grappin sur eux. Décidément, cette femme m’intriguait. Je me demandais quelle chimère obscure elle poursuivait par ce temps pourtant clair. L’heure passait, je repensais à un livre de Ferdinand Alquié, Le Désir d’éternité : il avait survécu dans ma bibliothèque. Un jour, il faudrait que je le lui montre, toutes les pages avaient été coupées.

Elle allait refermer le livre mais vit alors au travers de la vitre, de l’autre côté, assis à la table d’angle, l’homme au portable qui la regardait. Le fait qu’il baisse les yeux si rapidement l’alerta. Qui était-il vraiment ? Il semblait ne pas être là par hasard. Ce pull à losanges, ces chaussettes de fil rouge, cette cravate mince comme une corde, auraient pu constituer un signe ? Elle en avait assez. Cette situation dépassait les bornes de l’extravagance. Elle retourna dans le café. Personne d’autre que cet homme ne paraissait lui accorder la moindre attention.  Et prenant le siège face à lui, elle dit : « J’ai rendez-vous avec Joseph Mouton. Est-il arrivé ? » A voir l’expression de son vis-à-vis, elle regretta aussitôt d’avoir parlé.

Mais lui, il n’en avait pas compté depuis Saint-Exupéry, de ces moutons qui font la laine des rêves. On n’avait pas idée de s’appeler ainsi. Ali, oui, mais Joseph, en plus, comme Staline ! « Bonjour ! Votre question m’intéresse ! » lui dit-il, tout en lui proposant de boire un verre. Ses cheveux étaient roux, ce qui devenait si rare, sa peau blanche, ses yeux marine. Le ciel s’assombrissait à l’extérieur comme pour se rendre plus discret : leur intimité commençait à se former tel un cocon de douceur, de soie sentimentale. Mais sans doute rêvait-il déjà un peu trop loin ? Le serveur venait de demander si ces messieurs-dames prendraient à nouveau quelque chose : « Oui, s’entendit-il répondre : quelques minutes de bonheur en plus ! » De l’autre côté du Trocadéro, la sculpture arquée de fer commençait à balayer l’obscurité tombante de son fin pinceau.

Ce n’était pas la bonne réponse. Le jeune homme derrière son bar qui venait discrètement mais familièrement de les héler, avait lui aussi été trompé. Il resta un instant immobile et son regard noir sembla se perdre à nouveau. Elle fouilla dans son grand sac, sans raison. Elle cherchait comment échapper à cette situation embarrassante. Puis sans même savoir pourquoi, elle dit : « Finalement, je prendrais bien un chocolat ».

(Tableau : cliquer pour agrandir.)

« Mais vous en avez déjà avalé un ! Je vous suggère plutôt une petite vodka (je vois des centaines de pub pour « la star » Smirnoff dans le métro, en ce moment), cela vous réchaufferait aussi bien ! » Je savais que j’avais un peu outrepassé les convenances mais cette femme au chocolat, c’était comme une plante sans ondée, il fallait que l’alcool l’émoustille un peu, et puis c’était juste après le Nouvel An, fallait-il être si raisonnable ? Elle semblait tergiverser. Le serveur s’impatientait mais ne le laissait pas transparaître. Il y avait de plus en plus de gens dans la salle et notre table à deux faisait des envieux. Ensuite, ils iraient au théâtre, ils descendraient les grands escaliers comme Jean Vilar ou d’autres ombres enfuies par degrés.

Elle ne réagit pas aussitôt, puis comme pour lui mettre quelques bâtons dans les roues  : « Pourquoi pas ? Mais alors une vodka aux herbes. Et je ne crois pas qu’on puisse commander de l’alcool ici. » C’est alors qu’un drôle de bonhomme, coiffé d’une casquette qui rappelait Sherlock Holmes, engoncé dans une veste de mouton retourné, s’est approché. Il tenait à la main une carte postale. « Madame, vous avez perdu ceci ! » Il tendait la carte vers elle qui le considérait dans une attitude figée. « Prenez la» dit le petit homme, tout en la déposant sur la table. C’était une reproduction d’un tableau de Dufy :  « Port aux voiliers, hommage à Claude Lorrain ». Elle se leva d’un coup : « Très jolie cette carte ! Je dois aller voir le tableau… »

Suivant ses longues jambes aux bas noirs, l’adepte de la vodka lui emboîtait le pas. Les couloirs défilaient avec leurs fenêtres comme des morceaux d’horizon vus d’un train qui aurait roulé à reculons. Les tableaux étaient accrochés, certains de guingois, d’autres non alignés. Une sorte de bourrasque avait dû les déstabiliser. Les paysages prenaient soudain de la gîte, la mer de la houle, le ciel des couleurs étonnantes. Le mal de mer était proche (la Nautamine manquait et aucun gardien, fermement assis, n’en disposait). A l’approche de la toile de Dufy – pourtant d’apparence tranquille – un étrange phénomène commençait à se déclencher.

Tous les tableaux semblèrent repartir en sens inverse. Lentement, cette fois-ci ils dépassaient les deux visiteurs, avec un bruit étrange entre le frottement et le grincement. Puis le silence se fit. Elle s’était arrêtée, étourdie par ce remue-ménage, oppressée par ce qui ressemblait à une hallucination. Elle comprit alors que c’était le panneau mural qui avait bougé, probablement glissé grâce à un rail, et, avisant une ouverture dans la boiserie, elle n’hésita pas un instant pour s’y engouffrer. Du coin de l’oeil elle aperçut l’homme à la vodka, un peu plus loin derrière, pâle et comme bouleversé. De l’autre côté, il fallait  s’habituer à une obscurité relative. Elle distinguait, face à elle, comme un grand livre métallique dont les pages se déroulaient contre un mur sans fin. Le bruit insolite avait repris. Elle se retourna.

Les baies vitrées du bâtiment donnaient soudain sur la place. De rares lampadaires projetaient une lumière jaune sur le quadrilatère. La vie était-elle devenue un musée ? Les policiers, leurs gardiens ? Les toiles, des vies particulières ? Les visiteurs, des extra-terrestres ? Le spectacle avait vaincu l’ordonnancement apparent des choses. Tout circulait avec fluidité – il n’y avait rien à voir, comme aurait dit Daniel Arasse – et personne ne se faisait désormais quelque souci pour l’avenir ; il était sur sa pente déclinante devant des fronts courbés, hypnotisés par le sol. Le macadam lui-même se liquéfiait tranquillement, l’odeur du goudron étendu de frais avait remplacé celle du marouflage.

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Catherine Désormière et Dominique Hasselmann