Agnès Varda, la grande classe

Publié: 7 avril 2011 dans Cinéma
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Au Forum des Images, près de la Place carrée des Halles, elle est apparue, dans la grande salle, avec un quart d’heure de retard, mais on lui pardonne tout de suite.

Sa « Master class » d’hier soir, qui a duré de 19 heures 15 à 21 heures 15, avait lieu en compagnie du critique de cinéma Pascal Mérigeau.

(Photo : cliquer pour agrandir.)

Ce qui est heureux, avec Agnès Varda, c’est que l’on a l’impression de retrouver une personne que l’on connaît très bien depuis que l’on a vu son dernier et merveilleux film, Les Plages d’Agnès. La grève niçoise devient alors scène comme par un coup de baguette magique, même si la cinéaste y paraît plus petite qu’en images mais aussi dynamique, joyeuse et profonde dans ses réflexions (et miroirs) sur le cinéma.

D’emblée, elle critique le terme de « Master class », auquel elle préfère celui de rencontre ou d’échange, et avant la projection d’un extrait des Plages d’Agnès, parmi les trois présentés, elle récuse aussi le terme de « pot-pourri » employé pour ce film par son interlocuteur.

« Mon premier assistant, c’est le hasard », remarque Agnès Varda qui a inventé le terme de « cinécrire » pour montrer comment un scénario ou un découpage préparé s’accommode et s’approprie des accidents, des imprévus, de l’inattendu créateur.

Dans Les Plages d’Agnès, elle avait fait installer un projecteur de 16 mm sur une charrette qui laissait défiler les images d’une séquence de La Pointe courte (1955), avec  un acteur qui décéda avant la fin du film : elle nous montre le souvenir en mouvement. Les deux fils découvrent ainsi, au cours de ce travelling vers le passé, des rushes inédits où l’on voit leur père apparaître à la nuit tombante.

Le pont est également posé entre documentaire et fiction, il n’y a pas forcément de séparation nette entre eux. Dans Les Glaneurs et la Glaneuse (1999), Agnès Varda s’empare de la vie de gens qui vivent, entre autres, des pommes de terre rejetées car non « conformes » au calibre normal (elle en gardera des tubercules en forme de cœur qu’elle exposera à une biennale de Venise !). Elle est attentive aux « anonymes » et les fait toujours entrer dans le champ dès que possible.

Deux ans après, un film peu connu, rapportera ce que sont devenus les acteurs du quotidien qu’elle avait rencontrés (une femme lui dira que sa vie avait totalement changé car elle était devenue amoureuse).

Agnès Varda raconte que son adolescence a été marquée par Nadja, d’André Breton – dire que le nom de celui-ci s’est retrouvé hier au Panthéon, après celui d’Aimé Césaire, dans la bouche de Nicolas Sarkozy, dans le même temps où sévit sa politique mise en place par un Claude Guéant… – les collages de Prévert, la poésie de Desnos : les associations d’idées, la part du fortuit aussitôt saisie, les plans s’enchaînent ou s’enlacent dans le montage primordial.

Ayant filmé, depuis un véhicule, à la place du mort, des camions, qu’elle adore, avec une petite caméra, elle s’amusait à mettre sa main gauche devant l’objectif comme pour les attraper : elle gardera ce plan totalement improvisé où les mastodontes semblent capturés entre ses doigts mêmes.

(Photo : cliquer pour agrandir.)

Et puis vient le deuxième extrait, toujours aussi bouleversant, de Cléo de 5 à 7 (1962), film basé sur la durée exacte et la « géographie réelle » d’un événement dans la vie d’une femme, avec la belle Corinne Marchand. « Le film se fait en se faisant », dit la cinéaste, et la devanture « Notre Santé » est aussi une surprise captée, non prévue dans le vénérable « story-board » (mot qu’elle n’aime pas non plus).

Son plus grand succès populaire ? Sans toit ni loi (1985), avec Sandrine Bonnaire (troisième et dernier extrait présenté) :  une suite de treize travellings de droite à gauche, sur la route, le gravier, dans les champs… un film qui commence par la mort du personnage et remonte ensuite sur les différentes circonstances, humaines et sociales, qui ouvrent les archives de cette brève existence. Le seul de ses films qui ait bien marché, un million de spectateurs (« Une erreur dans ma carrière ! »), un Oscar pour l’actrice qui avait 17 ans et demi à l’époque, et son père présent sur le tournage car elle était mineure.

Désormais, la cinéaste (ancienne photographe adepte du Rolleiflex) s’est lancée dans les « installations », les expositions, avec un autre rapport au public, elle n’a plus envie de créer de fictions. Elle sort de son sac un petit oiseau qui pépie et, comme par un raccord subtil, le zonzon de la sono un moment défaillante cesse illico.

Mais, pour autant, la grande Agnès Varda n’a pas laissé tomber la caméra : elle nous confie en conclusion qu’elle met actuellement la dernière main à une série de documentaires concernant l’art contemporain (Soulages, Barcelo, Boltanski, Alechinsky, Manoel de Oliveira…) qui seront diffusés sur Arte à la rentrée, des ruisseaux d’images et de sons de presque quatre heures de temps.

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commentaires
  1. JEA dit :

    Grâce à elle, le public ne vient jamais glander au cinéma mais délicieusement glaner…

  2. Gilbert Pinna dit :

    « Les Plages d’Agnès », magnifique et la ronde finale de « Quelques veuves de Noirmoutier ».

  3. @ Gilbert Pinna : amusant de voir comment ce documentaire voisine, sur Wikipédia, avec « Les Plages d’Agnès » qui n’entre pas réellement dans une telle catégorie…

  4. Ceriat dit :

    Dominique Hasselmann vous parlez si bien de la Grande Dame, qu’il est inutile d’en rajouter. Je respecte beaucoup Agnès Varda, même si ses films n’atteignent pas ma sensibilité. J’apprécierais d’avoir autant de talent.

  5. brigetoun dit :

    intelligence pointue, ironie, et bonté – cette femme est mieux qu’une merveille, une envie d’amitié – vous envie

  6. @ Ceriat : à chacun sa sensibilité, il n’y a pas de mètre-étalon en l’occurrence…

    @ brigetoun : elle a une présence forte, une modestie vraie, un humour permanent, une vision aiguë du cinéma (le journaliste du « Nouvel Obs » en était coi).
    Et m’a donné l’impression de l’avoir toujours connue (ou déjà rencontrée), telle qu’elle apparaît dans « Les Plages d’Agnès » !

  7. Zoë Lucider dit :

    J’aime Agnès depuis très longtemps et la rue Daguerre. J’avais aimé Murs, murs. Elle y réalise une oeuvre picturale en captant la poésie des créations des mexicanos de Los Angeles.
    Les plages d’Agnès, j’en avais parlé, tant ce film m’avait tenue en jubilation. Une très belle leçon de vie d’une vieille dame extraordinairement jeune.

  8. Dom A. dit :

    Il est un fait que « Master class », ce n’est pas très classe.
    Je garde des bribes de temps perdu et la rue Daguerre bien entendu, incitation à la flânerie, aux départs et aux arrivées.

  9. @ Zoë Lucider : Oui, elle donne espoir en la vie.

    Par ailleurs, je découvre seulement ce matin ton article très intéressant sur ce film et Agnès Varda… et ton rôle de vedette dissimulée dans L’une chante, l’autre pas !

  10. Sorcière dit :

    Agnes Varda est une vraie sorcière. De celles qui alimentent l’humanité dans son essentiel qu’il lui reste à trouver.
    Quelle mère ne parlera pas un jour de Varda à sa fille … juste celles qui (bon là je me tais).

  11. @ Sorcière : penser à lui offrir des balais, qu’elle aime, pour son prochain anniversaire !

  12. PdB dit :

    il ne sera pas dit que je ne laisserai pas de mot sur un billet parlant d’Agnès Varda, parce que je tiens Cléo de 5 à 7 (Michel Legrand…) pour l’un des plus beaux films français de tous les temps et de tout l’univers… Alors, voilà, j’aime à savoir qu’elle porte toujours ses cheveux bicolores, ses traits de génie (ne pas aimer les story-bopards, j’adore ça), laisser le film se faire, c’est juste merveilleux et je l’adore (même si elle m’agace parfois, n’importe)… Merci pour la chanson, Chasse-Clou (j’y arrive pas tu vois)

  13. @ PdB : oui, toujours la même coiffure (pas bien rendue sur la photo), son « Cléo de 5 à 7 » est un monolithe en noir et blanc…

  14. […] : Agnès Varda, la grande classe ; je n’ai jamais beaucoup accroché, mais ce n’est pas une raison pour ignorer un bon […]

  15. […] autre chapitre – ou un long plan-séquence – dans la vie d’Agnès V., la sans […]

    • Francesca dit :

      …pareille  » ! Joie de relire article et commentaires et de constater que notre enthousiasme pour les oeuvres de cette dame n’a pas plus changé en deux ans que sa coiffure.

  16. […] qu’il sera là encore à mon retour – je repense à cette phrase entendue de la bouche d’Agnès Varda : « Mon premier assistant, c’est le hasard » – et que je pourrai alors le prendre en […]

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